29-10-07

Les Chrétiens du moyen-Ortient : Interessant INFORMATIEF

 

 

dikke lijn

LUMIÈRE DU THABOR

  Bulletin des Pages Orthodoxes La Transfiguration                                                                                            Numéro 34 ● avril 2008

LES CHRÉTIENS
DU MOYEN-ORIENT
2 / Portrait des Églises
du Moyen-Orient
4 / Les chrétiens
du Moyen-Orient (tableau)
5 / Les martyrs oubliés
par Michel Gurfinkiel8 / La diaspora9 / Les chrétiens
du Moyen-Orient aujourd’hui
Articles et Comptes-rendus19 / Prière de Shénouté19 / Pour aller plus loin20 / Matta el-Maskîne :
Un père du désert
de notre temps
20 / Un seul Christ et
une seule Église universelle
24 / La prière,
accès auprès du Père
25 / L’action spirituelle26 / Le repentir chrétien
par le père Wadid31 / Pape Shénouda III :Dieu et rien d’autre37 / Mgr Georges Khodre :Appel aux chrétiensMéditations de l’aube
LES CHRÉTIENSDU MOYEN-ORIENT

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Enlèvements et assassinats d’évêques, de prêtres et de fidèles, menaces de toutes sortes contre les chrétiens, fuite de leurs foyers et de leurs terroirs traditionnels, dépeuplement de quartiers et de villages, appels des chefs religieux de rester sur place pour témoigner du Christ : que se passe-t-il chez les chrétiens du Moyen-Orient ? Pris en otages entre les islamistes, l’état d’Israël et les puissances occidentales, victimes de toutes les guerres, du terrorisme, des représailles dirigées contre les uns ou les autres, les chrétiens du Moyen-Orient encaissent la haine et l’agressivité de tous cotés. Est-il surprenant qu’ils aient peur, qu’ils soient en voie de disparition des lieux mêmes où le christianisme est né et a connu son premier rayonnement ? La situation désespérante des chrétiens des pays situés entre l’Égypte et la Turquie, trop longtemps les oubliés de tous les conflits du Moyen-Orient, fait de plus en plus le sujet d’articles, voire même de manchettes de journaux.Exceptionnellement, ce numéro du Bulletin Lumière du Thabor traite d’un sujet d’actualité, cela à cause justement de l’urgence de la situation. L’évolution historique du christianisme dans cette région s’échelonne sur deux millénaires et est d’une grande richesse – et d’une grande complexité. Nous présentons en ce Bulletin un bref aperçu des différentes Églises présentes au Moyen-Orient, à l’aide de descriptifs des Églises et d’un tableau des populations chrétiennes de la région. Une sélection d’articles fournit un instantanée de la situation actuelle dans les différents pays, notamment an Irak, où la situation des chrétiens est incontestablement dramatique et tragique.Plus proche de la vocation habituelle du Bulletin, nous présentons aussi des textes de trois grands spirituels et chefs religieux du Moyen-Orient, le Pape et patriarche de l’Église orthodoxe copte Shenouda III, le père Matta El-Maskîne et Mgr Georges Khodre, les deux premiers étroitement associés au renouveau de l’Église copte, le troisième à celui de l’Église orthodoxe d’Antioche.________________________________________________________Nos remerciements à
Robert Karout, Monique Vallée
et Valère De Pryck


 

PORTRAIT DES ÉGLISES DU MOYEN-ORIENT

ÉGLISES ORTHODOXES ORIENTALES


 

Les Églises orthodoxes orientales comprennent les Églises du Moyen-Orient qui n’ont pas accepté les déclarations christologiques du IVe Concile œcuménique de Chalcédoine en 451 (figurent aussi parmi ces Églises l’Église orthodoxe tewahédo d’Éthiopie et l’Église orthodoxe syrienne d’Inde). Le concile de Chalcédoine condamna le monophysisme, doctrine qui affirmait que la nature humaine du Christ est « absorbée » par la nature divine du Verbe incarné, ne laissant qu’une nature, la divine. On a longtemps pensé que les Églises orthodoxes orientales étaient « monophysites » du fait qu’elles avaient refusé d’accepter les conclusions de Chalcédoine, mais les dialogues théologiques entre ces Églises et les Églises orthodoxes « byzantines » d’une part, et l’Église catholique d’autre part, ont révélé qu’il n’a pas de différence de foi entre les familles d’Églises, même si le langage utilisé pour exprimer le mystère du Christ ne soit pas toujours identique. Si la pleine communion n’a pas encore rétablie entre ces Églises, il existe néanmoins au Moyen-Orient une étroite collaboration pastorale entre elles. (Pour plus d’information sur les Églises orthodoxes orientales, voir le Bulletin Lumière du Thabor No 14, décembre 2003.) Église orthodoxe copte : Le pape et patriarche d’Alexandrie et d’Afrique, Shendouda III, a son siège à Alexandrie, bien qu’il réside au Caire. Les Coptes sont les descendants des peuples de l’Égypte pharaonique. L’Église copte suit le rite alexandrin en arabe et en copte. Les estimations du nombre de Coptes en Égypte varient d’environ 3 millions jusqu’à 8 millions. L’Église copte a plusieurs missions en Afrique ; la diaspora copte est très nombreuse, environ 400 000, en Europe, en Amérique du Nord et en Australie.Église apostolique arménienne : Tous les Arméniens reconnaissent le Catholicos d’Étchmiadzine (Arménie) comme chef spirituel de l’Église d’Arménie. Cependant, le Catholicosat de Cilicie, dont le siège se trouve au Liban, est indépendant, alors que deux patriarches arméniens, siégeant à Jérusalem et à Constantinople, dépendent d’Étchmiadzine. Le Catholicosat de Cilicie est responsable de l’Église arménienne au Liban, en Syrie, Chypre, l’Iran et la Grèce ; le Patriarcat de Jérusalem : Israël, Palestine et Jordan ; le Patriarcat de Constantinople : la Turquie ; alors qu’Étchmiadzine a juridiction en Égypte et Iraq et ailleurs dans le monde. Les Arméniens sont environ 350,000 au Moyen-Orient et 125 000 en Turquie, les descendants des survivants du génocide des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale. Église orthodoxe syrienne : Le patriarche a son siège à Damas ; les fidèles vivent principalement en Syrie (90 000) et il y a aussi des populations importantes en Irak (37 000 avant l’exode depuis l’invasion américaine), au Liban (15 000) et en Turquie (entre 10 et 20 000), principalement dans la région frontière avec la Syrie. La diaspora est aussi nombreuse que les fidèles au Moyen-Orient. L'Église syrienne suit le rite d’Anti­oche et utilise le syriaque ainsi que l’arabe.


 

ÉGLISES ORTHODOXES (BYZANTINES)


 

Les Églises orthodoxes de rite byzantin présentes au Moyen-Orient font partie des Églises en communion avec le Patriarche œcuménique de Constantinople. Ces Églises ont reçu les décisions des sept Conciles œcuméniques (325 à 787) et sont unies par la communion dans la foi et les sacrements. Les Églises orthodoxes du Moyen-Orient sont les quatre anciens patriarcats de Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Ces Églises suivent le rite byzantin.Église orthodoxe de Constantinople : Le patriarcat œcuménique de Constantinople a juridiction sur la Turquie, des parties de la Grèce et les nombreuses Églises grecques des pays d’immigration, ainsi que certains autres diocèses non grecs. Après l’expulsion et le massacre d’une bonne partie de la population grecque de la Turquie après la Première Guerre mondiale et une émigration soutenue après la Deuxième Guerre mondiale, le nombre de fidèles demeurant en Turquie n’atteint pas 10 000.Église orthodoxe d’Alexandrie : Le patriarcat d’Alexandrie a juridiction sur l’Égypte et toute l’Af­rique. Le nombre d’orthodoxes en Égypte est très limité, environ 5 000. Le grec est la principale langue liturgique, avec l’anglais et des langues locales en Afrique. Église orthodoxe d’Antioche : Le patriarcat d’Anti­oche (siège à Damas) a juridiction sur le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Le patriarcat d’Antioche, grec à l’ori­gine, est devenu surtout arabe, notamment au XXe siècle. Le patriarcat d’Antioche est très présent en Amérique du Nord et en Europe. Église orthodoxe de Jérusalem : Descendante de la première Église chrétienne, l’Église orthodoxe de Jérusalem a juridiction en Israël, la Palestine et la Jordanie et est responsable des lieux saints de l’Église orthodoxe en Terre Sainte. La hiérarchie est grecque et la grande majorité de fidèles, arabe.


 

ÉGLISE ASSYRIENNE


 

Église assyrienne d’Orient : L’Église assyrienne d’Orient est l’ancienne Église de Perse, qui n’a pas reçu la christologie du concile de Chalcédoine, mais as retenu le dogme christologique proposé par Nestorius. Toujours minoritaire en Perse, cette Église a connu un grand rayonnement en Asie, s’étendant jusqu’en Inde et en Chine, mais elle a été affaiblie par l’arrivée de l’islam et pratiquement anéantie par les Mongols de Tamerlan au XIVe siècle. Suite à une dure répression en Irak en 1933, la plupart des fidèles et des chefs religieux ont immigrés aux États-Unis. En 1994 le patriarche résident aux États-Unis a signé une déclaration de foi christologique commune avec le Pape de Rome. Il subsiste environ 122,000 fidèles aux Moyen-Orient, principalement en Irak, et environ le même nombre ailleurs.


 

ÉGLISE CATHOLIQUE


 

Après la séparation des Églises orientales et occidentales dès le XIe siècle, aucune Église du Moyen-Orient n’était en communion avec l’Église catholique romaine. L’Église catholique s’est établie au Moyen-Orient en premier lieu pendant les Croisades, avec l’établissement des royaumes latins au Moyen-Orient. Par la suite, le nombre d’Églises en communion avec l’Église catholique a augmenté au fils des siècles, suite à divers événements historiques, dont l’accueil de fidèles et de membres du clergé en rupture avec les Églises orientales orthodoxes. C’est ainsi que furent fondées les Églises catholiques syrienne, arménienne et copte.Église catholique maronite : Cette Église puise ses origines dans des communautés monastiques formées autour de saint Maron au IVe siècle. Au VIIIe siècle les moines et les laïcs maronites se sont retirés dans les montagnes du Liban, devenant autonomes à toutes fins pratiques. En 1182, l’Église maronite a confirmé sa communion avec l’Église catholique, suite aux liens établis avec les Latins des Croisés. Les maronites sont la plus importante communauté chrétienne du Liban (environ 500 000 membres), avec une très nombreuse diaspora, peut-être un à deux millions, partout dans le monde.Église catholique melkite : Formée au XVIIe siècle suite à une scission dans le Patriarcat orthodoxe d’Antioche, l’Église melkite se trouve au Liban, en Syrie en Israël et en Jordanie (environ 450 000 au Moyen-Orient), avec une diaspora un peu plus nombreuse. L’Église melkite utilise le rite byzantin en arabe, parfois en grec.Église chaldéenne : L’Église chaldéenne, qui comptait vers 2000 environ 420 000 membres au Moyen-Orient, la grande majorité en Irak, a été formée en 1552 suite à une scission dans l’Église assyrienne. Une grande proportion des chaldéens, pris en otage, comme tous les chrétiens d’Irak, entre les islamistes et les envahisseurs, ont fui le pays après l’invasion américaine en 2003. Église catholique romaine : Le rite latin de l’Église de Rome a été établi au Moyen-Orient pendant les Croisades, mais ce n’est qu’au XIXe siècle que les communautés prendront un certain essor. Le Patriarche latin de Jérusalem fut restauré en 1847 et a juridiction sur les catholiques romains d’Israël, la Palestine, la Jordanie et Chypre ; le nombre de fidèles s’élèvent à environ 86 000.Église catholique syrienne : Fondée en 1662 suite à la séparation de fidèles et de clergé de l’Église orthodoxe syrienne, cette Église compte environ 100 000 fidèles au Moyen-Orient, principalement en Irak et en Syrie. Église catholique arménienne : L’Église catholique arménienne a été établie au XVIIe siècle suite à la séparation de fidèles et de clergé du Patriarcat arménien de Cilicie. Il y a environ 51 000 fidèles au Moyen-Orient et 100 000 ailleurs dans le monde.Église catholique copte : Fondée au XVIIIe siècle suite à la séparation de fidèles et de clergé de l’Église orthodoxe copte, l’Église catholique copte compte environ 150 000 membres en Égypte.


 

ÉGLISES ET DÉNOMINATIONS PROTESTANTES


 

Les Églises, dénominations et communautés protestantes sont présentes au Moyen-Orient depuis le XIXe siècle, suite aux activités de missionnaires européens et américains. Environ une douzaine de dénominations font partie du Conseil des Églises du Moyen-Orient, qui regroupe l’Église luthérienne, l’Église presbytérienne, et des églises évangéliques. Il y a aussi au Moyen-Orient des mouvements évangéliques récents. Les communautés protestantes sont les plus nombreuses au Liban et en Égypte.


 


LES CHRÉTIENS DU MOYEN-ORIENT (en milliers c.1995)

ÉGLISESÉgypteLibanSyrieIrakJordanieIsraëlPalestineTOTAL4Turquie
Églises orthodoxes orientales
Copte3 098,91,901,81,20,82,83 107,50
Arménienne7,6196,4111,825,03,51,32,9348,467,0
Syrienne0,214,789,437,22,20,12,5146,310-20,0
Églises orthodoxes (byzantines)
Orthodoxes14,4294,8503,00,881,433,041,6959,15-7,0
Église assyrienne
Assyrienne04,916,887,7000,9110,31,5
Églises catholiques
Maronite2,5490,928,0007,30,3529,10
Melkite4,7255,2111,80,722,143,94,4442,80
Chaldéenne0,54,96,7390,3000402,43,0
Romaine3,82,911,15,234,913,215,286,36,0
Syrienne cath.1,319,722,455,500,10,599,41,6
Armén. cath.0,619,724,65,50,40,10,351,25-7,0
Copte cath.2190,0000000190,00
Églises et dénominations protestantes
Protestantes320,920,220,15,84,44,54,880,84,5
TOTAL3 335,61 326,3945,6615,5150,0104,376,36 553,6103,6-117,6
% de la
population
5,743,86,42,94,22,13,86,10,15
 NOTESTous les chiffres sont approximatifs. Les estimations du nombre de Coptes en Égypte varient énormément, d’environ 3 millions jusqu’à 8 millions.1 Juridictions des Églises orthodoxes : Patriarcat de Constantinople : Turquie ; Patriarcat d’Alexandrie : Égypte ; Patriarcat d’Antioche : Syrie, Liban, Irak ; Patriarcat de Jérusalem : Israël ; Palestine, Jordanie.2 Église copte catholique : Source : Ronald G. Roberson, The Eastern Christian Churches, A Brief Survey, Éd. Orientale Christiana, Rome 1995.3 Églises protestantes : Toutes dénominations confondues.
4. Sont exclus du tableau l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats Arabes Unis – voir l’article « Les chrétiens repeuplent l’Arabie, quatorze siècles après Mahomet ».
Sources : Philippe Fargues, « The Arab Christians of the Middle East : a Demographic Perspective » in : Andrea Pacini, ed., Christian Communities in the Arab Middle East : The Challenge of the Future, Clarendon Press: Oxford, 1998. p. 61. Turquie: Chiffres très approximatifs. Andrea Pacini, ed., Christian Communities in the Arab Middle East : The Challenge of the Future, Clarendon Press: Oxford, 1998, pp. 314-326. Catholiques romains : Voir Jean-Michel Billioud, Histoire des chrétiens d’Orient, Harmattan, 1995.

LES CHRÉTIENS DU PROCHE-ORIENT :

LES MARTYRS OUBLIÉS

par Michel Gurfinkiel


 

Les chrétiens du Proche-Orient, coptes en Egypte, maronites au Liban, chaldéens en Irak, Arméniens en Turquie, melkites ou orthodoxes en Syrie, ou encore Palestiniens de Bethléem, connaissent depuis un demi-siècle un exode silencieux. Chassés de leurs terres natales par la guerre et le flux de l'islam. Retour sur une tragédie occultée.


 

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La principale population de réfugiés, au Proche-Orient, ce ne sont pas les Palestiniens musulmans, victimes de la première guerre israélo-arabe en 1948, ni même les juifs des pays arabes et d'Iran, contraints à un exode symétrique entre 1945 et 1979, mais les chrétiens de culture arabe, araméenne, arménienne ou grecque. Près de dix millions de ces derniers ont en effet été amenés à abandonner leurs foyers ou à émigrer depuis la Première Guerre mondiale : le rapport, avec les réfugiés musulmans de Palestine (un demi-million d'âmes à l'origine) est donc approximativement de vingt à un ; avec les juifs des pays d'islam (près d'un million d'expulsés), il serait environ de dix à un. Ces données, étrangement, sont mal connues. Plus étonnant encore : l'exode des chrétiens se poursuit sous nos yeux, à l'aube du XXIe siècle, sans susciter beaucoup de compassion ni même de curiosité médiatique. Le cas le plus flagrant est celui des Palestiniens chrétiens de Cisjordanie : voici une vingtaine d'années, ils formaient 15 % de la population locale ; depuis la mise en place d'un pouvoir palestinien autonome en 1994, ils ne sont plus que 2 à 3 %. Une situation analogue se dessine en Égypte, où la minorité chrétienne copte, hier florissante, en est peu à peu réduite à émigrer. Le journaliste américain Joseph Farah, lui-même d'origine arabe chrétienne, estime qu'à ce rythme, on pourrait passer au Proche-Orient d'une population chrétienne actuelle de quinze millions d'âmes à six millions à peine vers 2020. Ce serait le dernier acte de l'effacement du christianisme dans la région même où il est né, où il a fixé sa doctrine et où il s'est doté des structures qui, aujourd'hui encore, régissent sa vie communautaire dans le reste du monde : épiscopat, conciles œcuméniques, clergé, monachisme.

Pourquoi cette situation ? Dans un article publié en octobre dernier par un journal proche du Saint-Siège, Civilta Cattolica, l'analyste italien Giuseppe de Rosa rappelle que l'islam est avant tout « la religion du djihad », « une interminable entreprise guerrière en vue de conquérir les territoires » qui ne lui appartiennent pas encore. Il ne raisonne donc qu'en termes binaires : membres du groupe contre étrangers, amis contre ennemis, auxiliaires utiles ou populations inutiles, fidèles ou infidèles.

Immense différence avec la plupart des autres religions, à commencer par le judaïsme et le christianisme, qui, même quand elles recourent à la guerre, donnent la priorité à des considérations non guerrières, telles que le droit naturel ou la société civile. Les chrétiens ont pu être tolérés par les pouvoirs musulmans à certaines époques et dans certains lieux ; quand les circonstances changent, cette tolérance disparaît.

Jusqu'au VIIe siècle, le Proche-Orient était presque exclusivement chrétien. L'islam l'a supplanté par la force. Deux grandes étapes : la conquête arabe qui islamise l'Égypte et le Levant en six ans à peine, de 636 à 642 ; la conquête turque qui grignote l'Asie mineure entre le Xe et le XVe siècles. Une seule et même stratégie : quelques opérations militaires décisives permettent aux musulmans de prendre le contrôle politique d'une province ou d'un état ; le nouveau pouvoir joue ensuite des divisions entre chrétiens (jacobites contre melkites, coptes contre orthodoxes, Grecs contre Latins) ; enfin, le régime de la « dhimma » (« protection »), mélange de mesures discriminatoires et d'oppression financière, incite peu à peu les chrétiens à se convertir, en général par familles ou parentèles entières. Au bout de quelques générations, un pays qui était chrétien à 90 % au moment de la conquête ne comporte plus que quelques minorités chrétiennes, soit dans les villes, où elles exercent des professions jugées « utiles » par le pouvoir islamique, soit dans des régions difficiles d'accès, notamment les montagnes.

À deux reprises, une modification du rapport de forces global entre islam et chrétienté a permis aux Églises d'Orient de reprendre souffle et même de connaître une brève renaissance : les Croisades, du XIe au XIIIe siècles ; et surtout l'expansion européenne moderne, du XVIIIe siècle au second tiers du XXe siècle. Pendant cette seconde période (« la plus heureuse de leur histoire » selon l'universitaire chrétien George Hintlian de Jérusalem), les communautés chrétiennes sont « adoptées » par les puissances occidentales : la Russie veille sur les orthodoxes, la France sur les Églises rattachées à Rome, et la Grande-Bretagne sur toutes les autres communautés ; l'Autriche, l'Allemagne, l'Italie, les États-Unis et même la Grèce interviennent également. Les pouvoirs musulmans sont donc contraints d'accorder aux minorités une pleine liberté religieuse et une égalité sociale ou politique presque complète. Les chrétiens d'Orient ont en outre accès plus largement que les musulmans à une éducation de type occidentale, elle-même facteur de réussite économique : ils forment l'essentiel de la classe moyenne dans l'Empire ottoman jusqu'à la Première Guerre mondiale, avant de jouer un rôle analogue, jusque vers 1970, dans la plupart des pays arabes.

Mais la fin de la domination occidentale (ou la décolonisation) annule ces acquis du jour au lendemain. Les Occidentaux y consentent au nom de leurs propres principes, judéo-chrétiens ou laïques : droit naturel, droits de l'homme. Les musulmans n'y voient qu'un retour de balancier géopolitique en leur faveur, même s'il est moins dû à une victoire militaire qu'à la simple démographie (en moyenne, le taux de natalité des musulmans est deux fois plus élevé que celui des chrétiens au Proche-Orient). Dans certains pays islamiques, les chrétiens, ou certains groupes chrétiens, sont expulsés. Ailleurs, on les ramène, en droit ou en fait, à un statut de seconde zone, ce qui les amène à émigrer. Le phénomène s'accélère avec la montée au sein de la société musulmane de mouvements dits intégristes ou islamistes, prônant un « djihad » permanent et l'exclusion totale des non musulmans des zones anciennement islamisées, comme le monde arabe.

TURQUIE. La Turquie ottomane avait entrepris en 1915, de liquider la minorité chrétienne arménienne d'Anatolie orientale (1,5 million d'âmes). En 1922, Mustafa Kemal expulse la communauté grecque orthodoxe d'Asie mineure (1,5 millions d'âmes), mesure suivie, il est vrai, par un « échange de populations » : le transfert en Anatolie des Turcs vivant encore en Grèce (cinq cent mille personnes). Quelques trois cent mille Grecs vivaient encore dans la région d'Istanbul et de la mer de Marmara, rassurés par le régime républicain et laïque institué par Kemal à partir de 1923 : des discriminations, au début des années 1940, puis une série de pogromes au début des années 1950, entraînent des départs en masse. Du moins la République turque a-t-elle châtié les instigateurs des pogromes : allant jusqu'à condamner à la potence le premier ministre de l'époque, Adnan Menderes. Il ne reste plus aujourd'hui en Turquie que cent mille chrétiens environ.

SYRIE. Les communautés chrétiennes (grecque orthodoxe, melkite, arménienne, araméenne) formaient le quart de la population syrienne au début du XXe siècle. Elles représentent encore 7 % de la population actuelle : 1,5 million sur près de vingt millions. Cette survie relative tient aux particularités de la politique locale : le régime Assad, en place depuis 1970, s'appuie sur la minorité musulmane alaouite qui, afin de contrebalancer la majorité sunnite (un peu plus de 50 % de la population), a passé des alliances avec les autres minorités du pays, chrétiens mais aussi druzes ou sunnites kurdophones. Pour autant, les chrétiens n'ont pas cessé de s'interroger sur l'avenir. Et d'émigrer, quand l'occasion leur en était donnée. Au besoin, ils se font passer pour Palestiniens à l'étranger, afin de bénéficier d'aides caritatives ou de sympathies politiques. Un « mensonge honnête » : une partie des Palestiniens sont d'origine syro-libanaise récente.

LIBAN. En 1932, 800 000 chrétiens formaient 55 % d'une population libanaise évaluée à 1,5 million d'âmes. Aujourd'hui, après diverses turbulences et surtout la longue guerre civile de la fin du XXe siècle (1975-1990), les chrétiens sont 1,5 millions, soit 27 % sur 4,5 millions. Plus de la moitié d'entre eux sont des « réfugiés de l'intérieur », chassés de leur ville ou village d'origine et contraints de se réinstaller dans les derniers bastions à majorité chrétienne, comme la banlieue est de Beyrouth. Une diaspora libanaise chrétienne s'est constituée en Europe, aux États-Unis, en Amérique du Sud, en Afrique subsaharienne, en Australie. Au total, elle compterait six millions d'âmes, dont deux millions aux États-Unis. Si le président de la République est toujours un chrétien (une tradition remontant à 1943), le pouvoir réel est désormais aux mains des musulmans sunnites ou chiites. Certains clans chrétiens se sont alliés aux alaouites syriens, « protecteurs » et occupants du Liban depuis 1990. D'autres, notamment le patriarche maronite Nasrallah Sfeir, militent pour la restauration de l'indépendance nationale.

PALESTINE. Les chrétiens formaient au début du XXe siècle près du quart de la population arabe palestinienne, soit un peu plus de cent mille âmes sur un total d'un demi million. En 1948, ils en formaient probablement 20 %, soit trois cent mille âmes sur 1,2 million. Après la première guerre israélo-arabe, on a compté environ soixante-dix mille personnes déplacées chrétiennes, en sus des cinq cent mille réfugiés musulmans. Entre 1949 et 1967, le régime jordanien, puissance occupante en Cisjordanie, a multiplié les vexations à l'égard des chrétiens et favorisé leur émigration : la population chrétienne de Jérusalem-Est passe alors de 28 000 âmes à 11 000, ce qui signifie que 17 000 personnes (61 % de la population) ont été chassés. Le régime israélien, de 1967 à 1993, favorise au contraire le maintien des chrétiens sur place, mais sans aller jusqu'à rattacher à Jérusalem les localités chrétiennes de la périphérie, comme le souhaitait le maire chrétien de Bethléem, Elias Freij. La mise en place en 1994 de l'Autorité palestinienne, le quasi-état musulman dirigé par Yasser Arafat, est une catastrophe : des persécutions perpétuelles conduisent au départ des trois quarts de la communauté. Certains d'entre eux trouvent refuge en Israël, les autres en Europe ou aux États-Unis. À Bethléem, on ne compte plus que 15 % de chrétiens en 2003, contre 62 % en 1990 : les habitants chrétiens expulsés ont été remplacés par des Bédouins islamistes de la région de Hébron.

ISRAEL. Seul état non arabe et non musulman du Proche-Orient, Israël compte aujourd'hui trois cent cinquante mille habitants chrétiens sur 6,5 millions, alors qu'il n'en recensait en 1951 que trente mille sur 1,5 million : en chiffres absolus, cette population a donc été multipliée plus de onze fois ; en chiffres relatifs, par rapport à une population en très forte croissance, elle est passée approximativement de 3 % à 6 %. Au cours des vingt premières années qui ont suivi l'indépendance (1948-1968), de nombreux chrétiens israéliens de culture arabe ont émigré. Aujourd'hui, on assiste au contraire à une immigration de Palestiniens chrétiens de Cisjordanie en Israël. Les communautés catholique et orthodoxe ont en outre été renforcées dans les années 1990 par l'arrivée de nombreux chrétiens de l'ex-URSS autorisés à immigrer en raison de liens familiaux avec des juifs. Le Vatican a signé un concordat avec Israël en 1998 et a créé un évêché catholique de langue hébraïque.

JORDANIE. Lors de sa création en 1923, l'émirat de Transjordanie ne comptait qu'un demi million d'habitants, dont quelques milliers de Bédouins chrétiens, descendants des tribus christianisées attestées en Arabie jusqu'à l'époque de Mahomet. Après 1948, cette communauté a été grossie par des réfugiés chrétiens palestiniens des environs de Jérusalem, qui lui étaient liés par des cousinages et des mariages depuis le XVIIe siècle. Elle représente aujourd'hui 10 % environ de la population totale. Depuis 1970, la dynastie hachémite protège ses sujets chrétiens afin de se concilier l'opinion publique occidentale. L'un des confidents du feu roi Hussein, le journaliste Rami el-Khouri, était chrétien.

IRAK. Près de 10 % de chrétiens en Irak en 1920 (300 000 sur 3 millions d'habitants), 3 % aujourd'hui (un million sur vingt-quatre millions d'habitants). L'un des « actes fondateurs » du nationalisme irakien a été le massacre en 1932 de plusieurs milliers d'Assyriens chrétiens du nord du pays, de langue araméenne, et l'expulsion de plusieurs dizaines de milliers de survivants. Il est vrai que cette communauté réclamait la création d'un état autonome. Le premier roi, Faycal Ier, personnage romantique venu du Hedjaz, est mort de chagrin et de dégoût quelques mois plus tard après ce génocide, tandis que son fils Ghazi organisait une parade pour célébrer l'événement. Les autres chrétiens irakiens, notamment les Chaldéens catholiques, ont émigré à 50 %, ou s'en tiennent depuis à une attitude de soumission absolue envers le pouvoir musulman. Saddam Hussein avait pour ministre des Affaires étrangères un catholique, Tarik Aziz, aujourd'hui prisonnier des Américains. Fondateur du Baath, le parti nationaliste arabe dont se réclamait Saddam, le chrétien syrien Michel Aflak a été contraint de se convertir à l'islam quand il s'est réfugié en Irak dans les années 1970.

ARABIE SAOUDITE. Le christianisme et le judaïsme sont interdits dans le royaume, sous le prétexte que la Péninsule arabique, terre sainte de l'islam est « analogue à une mosquée ». Les juifs ne peuvent obtenir de visa d'entrée, sauf s'ils détiennent un passeport diplomatique. Les chrétiens étrangers en situation régulière - diplomates, hommes d'affaires - ne peuvent célébrer leur culte qu'en privé. Le prosélytisme entraîne l'expulsion immédiate, s'il s'agit d'un étranger, et la mort, s'il s'agit d'un Saoudien ou du ressortissant d'un pays musulman..

PAYS DU GOLFE, YEMEN. Les citoyens ne peuvent pratiquer une autre religion de l'islam : les minorités, naguère nombreuses, ont été progressivement expulsées. Les étrangers (y compris les résidents permanents) sont autorisés à pratiquer le christianisme en privé. Quelques familles juives autochtones jouissent du même privilège à Bahreïn et au Yémen.

IRAN. Officiellement, la population chrétienne n'atteint pas 0,2 %. On l'évalue parfois à 0,5 %. Bien traitée sous la dynastie Pahlavi, elle bénéficie d'une certaine indifférence de la part de la République théocratique instituée par Khomeini en 1979, et dispose d'un député au parlement. Tout acte de prosélytisme est puni de mort, ainsi que toute relation sexuelle avec une femme musulmane. Les élèves des écoles chrétiennes doivent assister à des cours d'initiation à l'islam, destinés à « hâter leur conversion à la religion véritable ». Les autorités de Téhéran préfèrent les chrétiens « nationaux », comme les Arméniens, installés dans le pays depuis le XVIe siècle, aux « étrangers », arrivés plus tard.. Les catholiques sont particulièrement mal vus, notamment depuis la conversion de la princesse Ashraf, sœur jumelle du dernier chah. La moitié des chrétiens iraniens auraient fui depuis 1979. La plupart se sont réfugiés en Californie.

ÉGYPTE. Ce sont les coptes égyptiens qui, en se ralliant aux conquérants arabes en 642 par haine envers les Byzantins orthodoxes, ont rendu irréversible la progression de l'islam en Orient. Cette communauté a connu une brillante renaissance au XIXe siècle et au début du XXe siècle, sous la monarchie d'origine turque fondée par Mehemet Ali. Elle représentait alors 15 à 20 % de la population et défendait l'idée d'une civilisation « pharaonique », propre à l'Égypte et différente de la culture arabe. La révolution nassérienne, à partir de 1952-1953, lui a été fatale : les coptes ont été exclus de la classe politique, sauf quelques personnalités symboliques (comme le ministre d'état Boutros Boutros-Ghali, devenu secrétaire général de l'Onu puis secrétaire international à la Francophonie) puis dépouillés de leur pouvoir économique. Sous Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981, les violences en tout genre (de l'attentat à la bombe au viol) se sont multipliées, incitant les jeunes gens et les jeunes filles à émigrer vers la Grande-Bretagne, le Canada et les États-Unis. Les coptes ne seraient plus aujourd'hui que cinq millions environ en Egypte, soit 6 à 7 % d'une population égyptienne globale évaluée à 65 millions d'âmes.

© Michel Gurfinkiel & Le Spectacle du Monde, 2004.


 

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LA DIASPORA


 

Irriguée par les séismes historiques récurrents et la répression quotidienne plus sourde, la diaspora, la colonie de chrétiens orientaux, étudiants, travailleurs, réfugiés politiques, ne cesse de grossir en Europe, aux Amériques et en Océanie principalement. Aujourd’hui les chrétiens de la plupart des Églises du Moyen-Orient sont plus nombreux dans la diaspora que dans leur nation d’origine.

Sur le continent américain, l’archidiocèse syro-antiochien de New York et d’Amérique du Nord possède plus de cent paroisses. À ses côtés se trouve l’archidiocèse orthodoxe de Tolédo, situé non loin de Colombus dans l’État de l’Ohio. Les arméniens apostoliques sont conduits par un évêque à New York, à Montréal, à Los Angeles et en Amérique du Sud à Buenos Aires et à Sao Paulo (500 000 fidèles). Les Eglises jacobite (50 000 personnes aux USA et 5 000 au Canada) et assyrienne sont moins représentées en nombre mais restent vivaces. Du côté des orientaux catholiques, les maronites à Brooklyn, les melkites catholiques à Boston, les chaldéens à Detroit, les arméniens, les coptes qui possèdent un monastère, Saint-Antoine en Californie, sont également présents sur le continent américain.

En Europe, l’Église apostolique arménienne du catholicossat d’Étchimiadzine compte plusieurs diocèses à Londres, Paris, Marseille, Lyon et Bucarest-Sofia alors que le catholicossat d’Antélias veille sur les diocèses asiatiques. Les maronites comptent de nombreux fidèles en particulier en France et l’Eglise syrienne possède sa plus forte représentation en Suède (Sodertalge) et aux Pays-Bas (Losser). En octobre 1986, la Documentation catholique estimait à 300 000 le nombre des chrétiens orientaux en France (y compris les fidèles des Églises russe et roumaine) dont 90 000 catholiques (principalement maronites, arméniens et chaldéens) et 240 000 non catholiques (arméniens et grecs). En France, la diaspora se trouve principalement à Paris, Lyon, Marseille, dans les régions industrielles du Centre, de l’Est et du Nord et dans la région de Carcassonne.

« C’est la jeunesse, l’avenir du pays, la sève du peuple qui s’en va », déclarait en 1906 l’évêque maronite Mgr Pharès. Depuis, la fuite a continué, alimentée par les déchirures historiques nombreuses et l’oppression sociale rencontrée par les chrétiens pendant tout le XXe siècle. Un message inquiet des patriarches orientaux catholiques en 1992 porte cependant en lui une large part d’espoir :

Les chrétiens de la diaspora se doivent de perpétuer leur tradition et leur culture, de transmettre à leurs enfants déracinés le témoignage du christianisme du Proche-Orient, tout en assimilant, sous peine de graves problèmes d’insertion, la culture de leur pays d’adoption.

Il existe bien sûr une multitude d’expressions au sein des communautés au sens large mais l’Église, par un rôle réel ou symbolique, a permis en bien des cas de fédérer les diversités.

Dhimmis de fait s’il ne le sont plus juridiquement, les fidèles des chrétientés d’Orient, minuscules micro-sociétés accrochées à une terre qui leur échappe de plus en plus, n’ont que peu de chance de résister à la pression musulmane, voire, dans le cas particulier d’Israël, à la double pression juive et musulmane intégriste. Cet intégrisme qui ne cesse de monter est assurément l’un des dangers les plus importants pour la survie des chrétiens mais l’ignorance, le désintérêt, voire une attitude équivoque des Occidentaux prêts à les sacrifier, les inquiètent peut-être plus encore.

Quelle est la situation pour un chrétien de base entre ce statut réducteur de minorité protégée qui en fait un citoyen de seconde classe et la montée de l’intégrisme islamique ? Des cris d’angoisse sont fréquemment lancés par les autorités ecclésiastiques et les personnalités du monde chrétien oriental. Ce texte de la journaliste libanaise Jana Tamer apporte différemment un témoignage récent de la situation d’une chrétienne ordinaire au Moyen-Orient :

Le sentiment des chrétiens d’Orient est que leur situation est triplement précaire :

1. Vis-à-vis des groupuscules islamisés qui les assimilent souvent à l’Occident, mais recourraient aux agressions surtout pour embarrasser les gouvernements arabes concernés.

2. Vis-à-vis des gouvernements de leurs pays, dont ils ne savent pas jusqu’à quand ils seraient disposés à aller les protéger et les défendre; ni dans quelle mesure ils ne finiraient pas par voir en eux une nuisance.

3. Vis-à-vis des instances religieuses occidentales, engagées dans des réflexions et des actions destinées à établir un dialogue avec l’islam et l’islamisme. Que le dialogue réussisse ou échoue, les chrétiens d’Orient craignent de faire les frais de la démarche.

Adapté de Jean-Michel Billioud,
Histoire des chrétiens d’Orient,
Harmattan, 1995, pp. 235-236.


 

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L’EXODE DES CHRÉTIENS DU MOYEN-ORIENT

Réponse à l’article d’Henri Tincq, « Les chrétiens et le Proche-Orient »


 

Courrier postal envoyé le 17 décembre 1997 à M. Henri Tincq, journal Le Monde :

Dans votre article « Chrétiens en terre d'islam, musulmans en terre d'Occident » (Le Monde, 13 décembre 1997), vous vous demandez pourquoi « tant de chrétiens continuent de fuir le Proche-Orient, berceau de leur tradition », sans prendre la précaution de vous interroger sur les effets éventuellement désastreux des politiques occidentales dans la région :

·  Le Proche-Orient connaît depuis des décennies une situation de tension permanente. La plupart de ces tensions, quoiqu'on en dise, trouvent leur origine dans la décision de l'ONU de créer en 1947 dans la région et contre la volonté de la population locale un état sur la base de critères ethnico-religieux (Israël), c'était l'aboutissement de la « politique Balfour » mise en œuvre par la Société des nations au cours des décennies précédentes ;

·  Le refus de l'Occident d'aider la région à retrouver la paix est caractérisé par sa complaisance envers la politique agressive israélienne, notamment sur les points suivants :

- déstabilisation continuelle du Liban par Israël depuis 1968, avec une terrible guerre civile en conséquence ;

- occupation et colonisation de territoires par Israël depuis 30 ans, cette occupation concerne pourtant Jérusalem-Est, berceau de la tradition chrétienne, et de ce fait de très nombreux habitants chrétiens de cette ville ont effectivement dû fuir ;

- blocus israélien contre les ghettos palestiniens (les responsables occidentaux dénomment ce blocus sous l'appellation de « bouclage des Territoires ») ;

·  L'Occident fait preuve d'une réelle complaisance politique envers le régime fondamentaliste musulman d'Arabie Saoudite ;

·  L'Occident, à travers l'ONU, impose un blocus meurtrier contre l'Irak depuis plus de 7 ans avec la famine pour conséquence alors que ses capacités de destruction massive censées le justifier ne sont, à l'évidence, qu'une fable ;

Si les chrétiens fuient le Proche-Orient, c'est que les guerres, les blocus, les occupations territoriales et les tensions politiques en résultant ont rendu la région invivable, tout particulièrement pour les minorités ainsi fragilisées.

Auteur : Yves Lemarié
www.presse-palestine.org/article.php3?id_article=59


 

CHRÉTIENS D'ORIENT :

DES COMMUNAUTÉS EN SURVIE

Henri Tincq, Le Monde, 12 mai 2006


 

Les minorités chrétiennes d'Orient, on a souvent cru qu'elles seraient balayées par le vent de l'histoire. Que leurs divisions, les discriminations dont elles souffrent et l'émigration finiraient par avoir raison de leur résistance puisée, depuis deux millénaires, dans une histoire prestigieuse et une foi radicale. Venus principalement du Proche-Orient, héritiers des premières communautés chrétiennes (Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Constantinople, etc.), onze patriarches et chefs d'Eglises catholiques - dont le cardinal Nasrallah Sfeir, chef spirituel des maronites, Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem, Mgr Grégoire III Laham, patriarche de l'Eglise melkite - seront en France, du 15 au 24 mai [2006], pour répéter que les chrétiens d'Orient sont un « enjeu de civilisation » dans des pays terrassés par la guerre, les désastres économiques et la montée de l'extrémisme islamiste. […]Ils seront reçus, lundi 15 mai, par Jacques Chirac, avant de sillonner la France et les communautés de l'émigration. L'invitation vient de l'Œuvre d'Orient, réseau d'entraide (100 000 donateurs) créé il y a 150 ans à Paris, alors que la France avait encore rang de puissance protectrice des chrétiens de l'Empire ottoman. La délégation comptera aussi des chrétiens de l'Inde (issus de l'extension vers l'Asie des premières communautés syriennes) et d'Ethiopie, des catholiques de rite byzantin ("uniates") d'Ukraine et de Roumanie. Mais l'attention va se concentrer sur la situation, jugée "catastrophique", des chrétiens d'Irak, d'Egypte et de Palestine, voire de Turquie et du Liban. Le chaos irakien, l'isolement iranien depuis la crise nucléaire, les manifestations contre les caricatures de Mahomet (publiées dans des pays « chrétiens ») ont aggravé la marginalisation de ces minorités. Présente en Mésopotamie depuis deux mille ans, la population chrétienne d'Irak a diminué d'un tiers depuis le conflit Iran-Irak et les deux guerres contre Saddam Hussein (1991 et 2003). Elle n'est plus que de 650 000, soit moins de 3 % de la population. Des églises ont été attaquées à Bagdad, Kirkouk, Mossoul. Les chrétiens continuent de se réfugier au Kurdistan irakien, en Jordanie, en Syrie, au Liban et, pour les plus aisés, en Amérique du Nord.En Egypte, les coptes aussi se disent victimes des gains des Frères musulmans. Aux élections de novembre 2005, un seul député chrétien a été élu contre... 88 Frères. Cinq autres ont été « nommés » par le président Hosni Moubarak en vertu de son privilège constitutionnel. « Il y a une mainmise des islamistes sur un pays qui tourne à la dictature héréditaire », se lamente un responsable copte sous couvert d'anonymat. Aux discriminations dans l'accès aux emplois publics s'ajoute la radicalisation religieuse. La Haute-Egypte est, depuis longtemps, le théâtre d'agressions antichrétiennes (et de règlements de comptes entre confessions), mais des heurts - 1 mort et 50 blessés - ont aussi eu lieu, mi-avril, à Alexandrie. Et l'exode continue.Il se poursuit également dans les territoires occupés de Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza. Les chrétiens palestiniens ne seraient plus qu'entre 50 000 et 80 000. Aux dernières élections, la majorité s'est portée sur les listes du Fatah, mais des chrétiens ont aussi voté pour le mouvement islamiste victorieux du Hamas. Et le maire chrétien de Bethléem a été élu grâce à son soutien. Les chrétiens jouent un rôle dans la direction de l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, et six sièges sur 88 leur sont réservés au Conseil législatif. Mais ils s'inquiètent de l'islamisation de la société, des restrictions à la circulation (le mur israélien) et de la menace du terrorisme.Au Liban et en Turquie, des progrès sont signalés. « Les maronites se sentent plus forts dans le nouveau contexte politique libanais », estime un responsable. La voix du patriarche Sfeir est l'une de celles qui se sont fait le plus entendre pour un retour à l'indépendance du Liban contre l'occupation syrienne. Quarante pourcent des chrétiens (maronites, melkites, etc.) auraient quitté le pays depuis le début de la guerre, en 1975, mais la diaspora, à Paris ou à Lyon, est active et garde des liens puissants avec leur patrie.Enfin, dans un pays comme la Turquie qui fait des efforts pour être fréquentable, les chrétiens (arméniens, chaldéens, syriaques, assyriens) constatent de « petites ouvertures » : restauration d'églises, autorisation de chanter dans les langues d'origine etc. Mais le génocide arménien, la laïcisation et l'islamisation ont vidé le pays de sa population chrétienne (0,1 %). Le souvenir pèse aussi dans des villages chrétiens du Sud-Est qui, pris en otage entre la guérilla kurde et l'armée turque, ont été rasés.Au-delà de leurs divisions confessionnelles et rituelles - qui sont autant de moyens d'affirmer leur enracinement -, la plupart des patriarches et évêques orientaux encouragent leurs fidèles à militer pour la démocratisation, le développement de leurs pays et à vivre avec les musulmans « sous le regard de Dieu ». Encore faut-il que leurs dirigeants politiques respectent leurs droits dans des sociétés où le pluralisme confessionnel ne devrait pas être faiblesse mais richesse, non pas naïveté mais fidélité.


 

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QUEL AVENIR POUR LES CHRÉTIENS D’ORIENT ?

Compte rendu de Christine Chaillot


 

L’Institut européen en sciences des religions rattaché à l’Ecole pratiques des hautes études en Sorbonne à Paris a organisé les 16 et 17 novembre 2007 un séminaire sur la situation et l’avenir des chrétiens d’Orient. Cet institut se donne pour tâche de développer une intelligibilité des phénomènes religieux pour connaître et comprendre l’histoire via la recherche universitaire dans les sciences religieuses. Ce sujet est d’une brûlante réalité au Proche-Orient où les chrétiens sont une minorité de plus en plus restreinte à cause d’émigrations massives de ces populations. La question se pose donc de maintenir à l’avenir une présence chrétienne dans les pays du Proche-Orient très majoritairement musulmans. Ont participé à ce colloque des chercheurs et des universitaires, des diplomates et des représentants d’association, ainsi que des personnalités issues des Églises du Proche-Orient et témoins directs de la situation.

Dans son discours d’ouverture, le ministre des affaires étrangères de la France, Bernard Kouchner, relève que « de tous les drames du Moyen-Orient le drame des chrétiens n’est pas le mieux perçu. Ces méconnaissances et indifférences sont un grand danger. Les chrétiens du Proche Orient sont des citoyens de seconde zone alors qu’ils sont les citoyens les plus anciens de la région et que le christianisme y est partie intégrante. Les temps sont difficiles pour les chrétiens avec la montée de l’islamisme et nous avons des responsabilités à l’égard de ces chrétiens ». Il signale que dans quelques semaines un consulat de France va s’ouvrir à Irbil, dans le Kurdistan irakien, et qui pourra accueillir les demandes des réfugiés plus facilement qu’à Bagdad.

Signalons que la moitié des chrétiens d’Irak ont déjà fuit leur pays.

Régis Debray souligne que la mémoire des chrétiens d’Orient est en crise en Europe. Ces chrétiens ont peu de visibilité internationale ce qui empêche de parler d’eux d’une seule voix. Pourtant les chrétiens d’Orient ont le droit de vivre en paix au Moyen-Orient. « Leur condition minoritaire d’ex-soumis (dhimi) est pourtant d’intérêt général et le sort des minorités est un thermomètre. »

Pour le patriarche latin de Jérusalem, Michel Sabbah, les chrétiens du Moyen-Orient sont ignorés dans le jeu de la politique mondiale. Les espoirs sont réduits, mais on espère toujours avec la foi. On a besoin d’une action. La paix est possible mais les hommes compliquent tout. Selon lui les chrétiens doivent rester dans leur pays d’origine, conscients de leur vocation, et y construire la société. Mais les dirigeants ne donnent pas à tous égalité et il faut mettre fin aux injustices. Les chrétiens ne comptent pas et ils doivent se faire valoir par la qualité, par leur force de penser et d’action. C’est un combat quotidien. Il faut aussi plus de cohésion entre tous les chrétiens (par exemple via le Concile œcuménique des chrétiens du Moyen-Orient). 

Le père Shoufani, « le curé de Nazareth », y a créé une école où des jeunes des trois religions étudient ensemble. Pour lui sans le dialogue on ne peut rien faire. Selon lui les chrétiens sont appelés à un réveil, pour faire toutes choses nouvelles, avec un amour sans borne pour les musulmans et les juifs. « Je n’aime pas une Église qui pleure sur elle-même ; en Christ on ne fait pas faillite ! » dit-il.

Pour le père Olivier Thomas de l’École biblique de Jérusalem, ces chrétiens anciens doivent faire entendre leurs voix de citoyens et développer la force spirituelle intérieure.

En Turquie les minorités chrétiennes se sentent menacées. Philippe Kalfayan, d’origine arménienne, juriste et membre d’une association pour les droits de l’homme (FIDH), dit qu’en Turquie il y a prééminence du nationalisme sur le religieux et que l’Union européenne n’a pas encore eu le courage de demander à la Turquie de revoir sa constitution en ce qui concerne les minorités.

En Jordanie, où Géraldine Chatelard travaille à l’Institut français du Proche Orient, elle constate que les chrétiens y sont les mieux traités au Moyen Orient, même si l’islam y est religion d’état. En effet, dit elle, « les chrétiens au Moyen-Orient peuvent s’épanouir dans la stabilité ».

Pour Jean-François Colosimo, les chrétiens sont devenus indésirables au Moyen-Orient et se trouvent dans une position d’isolement complet.

Selon l’archevêque de Bagdad pour les Latins, Jean Sleiman, le fondamentalisme qui devient culture ne supporte pas la différence, ce qui ne permet pas la coexistence et empêche la coexistence et la liberté. Les fondamentalistes ne peuvent dialoguer qu’avec leur propre narcissisme. La modernité c’est le retour de la « personne », dans la démocratie et les droits de l’homme.

D’autres spécialistes de qualité ont pris la parole pour parler de l’histoire des chrétiens au Moyen-Orient, dont Henri Laurens, professeur au Collège de France, qui a fait un historique de l’évolution des chrétiens au Moyen-Orient ; le père Samir Khalil Samir de l’université Saint-Joseph de Beyrouth, qui a parlé des relations islamo-chrétiennes en perspective historique, et Bernard Heyberger, historien, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE) et l’un des organisateurs du colloque, qui pense que l’historien peut aider à faire accepter le principe de réalité en donnant des arguments objectifs.

Selon Pierre Morel, ambassadeur de l’Union européenne en Asie centrale, il faut comprendre et reconnaître la douleur des chrétiens d’Orient, apprendre à connaître les autres et à les écouter, les soutenir, et aussi accentuer le travail culturel, aider au développement économique et social des pays du Moyen Orient, et également soutenir les diasporas chrétiennes vivant à présent hors du Moyen Orient.

Conclusion : Les chrétiens ne peuvent vivre en paix que dans des pays de démocratie de droit. A présent il faut faire respecter les droits fondamentaux des minorités chrétiennes et autres. Comme l’a dit un participant, quand les chrétiens quittent le Moyen-Orient, ils affaiblissent ceux qui restent. A l’avenir un observatoire de la situation des chrétiens sera dirigé à Paris par le père Joseph Maïla, ancien recteur de l’Institut catholique de Paris. Rappelons que les orthodoxes sont nombreux au Moyen-Orient, mais que la plus grande communauté est celle des coptes (environ 7 millions sur 10 millions) et que les communautés catholiques et protestantes ne représentent qu’un petit nombre de fidèles en comparaison.


 

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LES CHRÉTIENS D'ORIENT ET L'ISLAM RADICAL

Henri Tincq, Le Monde, 8 décembre 2007


 

Les bulletins de santé alarmants, les listes de migrants n'en finissent pas de s'allonger. Dans l'avalanche de nouvelles venues d'Irak, du Liban, de Palestine ou de Turquie, qui s'intéresse encore à la minorité des chrétiens d'Orient - 10 millions, en incluant les 6 millions de coptes d'Egypte -, à ces Arabes qui ne sont pas musulmans, qui brouillent le jeu international binaire (Israël-Palestine, Occident-Islam), sont « trop orientaux » pour être compris des Occidentaux, « trop chrétiens » pour l'être des courants laïques et progressistes ? « Qui se préoccupe du destin de ce tiers exclu du grand récit Occident versus Orient ou McDo contre djihad », a demandé Régis Debray lors d'un colloque que l'Institut européen en sciences des religions (IESR), qu'il préside, et l'École pratique des hautes études (EPHE) viennent d'organiser à Paris.

Que l'université française s'empare d'un tel sujet prouve qu'au moins une partie de la bataille de l'opinion est gagnée. La survie des chrétiens d'Orient est une affaire de civilisation plus que de religion. « Notre propre avenir est en jeu dans le vôtre », lance Régis Debray à ses interlocuteurs. Leurs communautés sont divisées, émiettées, leurs rites archaïques, mais s'inquiéter pour leur avenir, comme l'ont fait à Paris chercheurs, historiens, diplomates et autorités religieuses, c'est renoncer au fatalisme, refuser aux chrétiens d'Orient un destin de fossiles ou de survivances folkloriques. « Les chrétiens ont été les catalyseurs de la modernité arabe. Ils sont d'autant plus chez eux en terre d'islam qu'ils sont antérieurs à l'islam », rappelle l'historien Henry Laurens.

Mais, entre le calvaire des chrétiens irakiens (500 000 chaldéens ont quitté le pays depuis la première guerre du Golfe) et l'autorité politique réaffirmée du patriarche maronite libanais, entre l'apparente satisfaction des chrétiens de Jordanie et de Syrie et la marginalisation des religions minoritaires (arméniens, grecs-orthodoxes, syriaques, juifs, etc.) en Turquie, comment évaluer aujourd'hui la situation des chrétiens orientaux ?

La règle a longtemps été celle de la peur et de la plainte. Derrière Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem, les chrétiens palestiniens mettent en cause l'inaction de la communauté internationale et l'« occupation » israélienne. Les chrétiens irakiens ne voient pas d'issue à la stratégie américaine. Il ne reste que 500 familles chrétiennes à Mossoul sur 2 000. « Les chrétiens de Mossoul et Bassora doivent choisir entre le retour à la dhimmitude (régime de protection des minorités sous l'Empire ottoman, assorti de la soumission et du versement d'un impôt), l'émigration ou la mort. La terreur et le sang ont brisé la coexistence », se lamente Mgr Jean-Benjamin Sleiman, archevêque latin de Bagdad.

La nouveauté est que s'exprime, à voix haute, l'impensé des chrétiens d'Orient à l'égard de l'islam radical. L'insécurité, les guerres, Israël, l'attraction de l'Occident ne sont plus seuls à expliquer les regrets et les exodes. Longtemps épargnés, par peur, par loyauté obligée à l'égard de l'islam ou par mémoire de siècles de coexistence, le « fondamentalisme » est dénoncé. Le fondamentalisme musulman n'est plus un « courant » politique ou religieux, il est devenu une « culture », une « façon d'être », une « mentalité ».

Évêque copte catholique du Caire, Mgr Youhanna Golta décrit une Égypte où les extrémistes gagnent du terrain dans la vie publique, les écoles et universités, les médias (60 % de programmes religieux à la télé). Pour eux, « la première citoyenneté est l'islam ». Une « guerre sourde » les oppose à un courant moderniste et laïque qui ne veut pas que l'Égypte retourne au Moyen Age. « Et pourtant, il n'y a pas deux Égypte, insiste Mgr Golta. Il n'y a pas deux peuples. Le fondamentalisme, le terrorisme ne font pas partie de la culture égyptienne. Ce sont des importations de l'extérieur. »

UNE « ARABITÉ DÉMOCRATIQUE ET LAÏQUE »

Le nationalisme laïc à la turque n'est pas non plus épargné. L'idéologie kémaliste est restée celle du « pouvoir profond », investi dans les administrations et les tribunaux, qui contrôle les minorités ethno-religieuses non reconnues. « Ce n'est pas une question de différence religieuse, mais de définition de la citoyenneté », précise Philippe Kalfayan, de la Fédération internationale des droits de l'homme, étonné du manque de « courage politique » de l'Europe devant une discrimination qui fait le jeu des musulmans radicaux.

En un an, ont été tués en Turquie un prêtre catholique et trois missionnaires protestants. Professeur à l'Institut Saint-Serge (Paris), Jean-François Colosimo dénonce la situation faite au patriarche Bartholomée de Constantinople, primat d'honneur de l'orthodoxie (250 millions de fidèles), reconnu dans le monde entier, sauf à Istanbul, où, pour les Turcs, il n'est que le « curé de quelques milliers de grecs orthodoxes », interdit de rouvrir son unique séminaire de Halki.

Quelle issue ? Lors du colloque parisien, les chrétiens orientaux ont rejeté toute hypothèse de retour à un régime de « dhimmitude » réclamé par certains radicaux. L'émigration n'est pas davantage la solution : les chrétiens d'Orient sont désormais plus nombreux à l'étranger (Europe, Amérique, Australie) que dans leur pays d'origine et leur disparition donnerait raison aux tenants du « choc de civilisations ». « Nous ne pouvons plus passer notre temps à nous lamenter, affirme Mgr Michel Sabbah. Nous ne sommes pas des chrétiens face aux musulmans, mais des chrétiens et des musulmans ensemble, face à l'extrémisme qui se développe dans l'islam. » Autre voix forte au Proche-Orient, Mgr George Khodr, évêque du Mont-Liban, espère la renaissance d'une « arabité démocratique et laïque » où chrétiens et musulmans feraient à nouveau cause commune. Quant à Emile Shoufani, prêtre melkite de Nazareth, il invite ses coreligionnaires à se faire les « interprètes » entre l'Occident et le monde musulman.

À Alep (Syrie), haut lieu du christianisme historique, la population chrétienne a fondu de 50 % à 6 % en un demi-siècle. Son évêque, Jean-Clément Jeanbart, propose un sursaut d'énergie pour endiguer la « vague islamiste ». Énergie pour préserver des modèles de convivialité (famille, quartiers, associations) entre chrétiens et musulmans. Pour s'attaquer ensemble au vrai terreau de l'islamisme, la misère, la pauvreté, le chômage, l'analphabétisme. Écoles, dispensaires, hôpitaux, centres de formation professionnelle : le « petit reste » de chrétiens d'Orient entend mettre la main à la pâte, convaincu que le vrai défi, comme dit l'évêque du Caire, est de « planter l'amour » en terre d'islam, de montrer que « la loi de la charité est plus forte que la loi de la haine ».

 


 

LA MINORITE CHRETIENNE D'IRAK

PROCHE DE LA « DESESPERANCE »

Henri Tincq, Le Monde, 11 décembre 2007


 

Hémorragie, exode : les mêmes mots reviennent pour désigner la même réalité, celle d'un Irak en train de se vider de sa minorité chrétienne. Des évêques irakiens, syriens, jordaniens, égyptiens sont venus sonner l'alarme à Paris, lors de rencontres organisées en novembre par l'Institut européen des sciences de la religion (IESR) et par l'Œuvre d'Orient. Les Églises de France, le mouvement international Pax Christi et des associations (Chrétiens en Méditerranée...) préparent une campagne de solidarité qui devrait culminer en 2008 pour Pâques.

Pour ces religieux irakiens, l'une des plus vieilles « chrétientés » au monde, née en Mésopotamie six siècles avant l'arrivée de l'islam, est en voie de disparition. Le pays ne compterait plus que 400 000 chrétiens, soit une chute de plus de la moitié depuis la première guerre du Golfe (1991).

Enlèvements et libérations contre rançon, menaces de mort, spoliations de maison : Mgr Georges Casmoussa, archevêque syriaque de Mossoul [Irak], évoque des pressions « insoutenables » pour faire partir la population chrétienne. « Des centaines de familles, des médecins, des ingénieurs, des hommes d'affaires, des commerçants continuent de se réfugier dans des régions plus sûres, dans les villages chrétiens au Kurdistan, ou à l'étranger », explique-t-il.

À entendre l'évêque de Mossoul, la pression des islamistes ne fait que croître : elle va de menaces téléphoniques jusqu'à des enlèvements, de prêtres en particulier. À Mossoul, l'un d'entre eux a été tué et mutilé à Noël 2006. Le 3 juin, un jeune prêtre de 31 ans et trois assistants ont été assassinés à la sortie de la messe dominicale. Des cars conduisant des étudiants chrétiens à l'université de Mossoul ont été attaqués. « Les chrétiens ne sont pas les seuls touchés, convient Mgr Casmoussa, mais ils sont acculés à l'exode. Pour les musulmans, ils restent des personnes compétentes, pacifiques, cultivées. Mais la confiance mutuelle est blessée. »

Mêmes témoignages de « profanations » d'églises et d'enlèvements dans le quartier de Dora à Bagdad, où, rapporte Mgr Jean-Benjamin Sleiman, archevêque latin de la ville, « les chrétiens n'ont plus le choix qu'entre la dhimmitude (protection contre soumission) et l'exil ». Pour lui, « l'Etat reconstitué n'est pas encore en mesure de gouverner la société ni d'en arbitrer tous les conflits ».

Entre 1,2 et 1,5 million d'Irakiens – dont au moins 100 000 chrétiens – sont réfugiés en Syrie. Mais le « pays frère » raidit son attitude. Il a fermé ses frontières, et la plupart des réfugiés vivent d'expédients. « Beaucoup n'ont pas de logement ni de permis de travail. Les enfants ne sont pas scolarisés, parce qu'ils n'ont pas de titre de séjour, témoigne Mgr Antoine Audo, évêque chaldéen d'Alep. Leur horizon est bouché. Ils n'ont aucun espoir de retour en Irak et il leur est difficile de trouver des visas pour émigrer aux Etats-Unis ou en Europe. »

La Jordanie compte, quant à elle, 750 000 réfugiés, dont 25 000 à 30 000 chrétiens. Dans ce pays aussi, les possibilités d'accès et de séjour se restreignent et les conditions de vie sont de plus en plus précaires. « La désespérance est grande, assure Mgr Selim Sayeh, vicaire du patriarche latin à Amman. Pour cette émigration sans espoir de retour, la Jordanie n'est qu'un pays de transit. Peu d'Irakiens s'y établissent. Leur seul espoir est d'émigrer au loin. »

Pour eux, les évolutions politiques n'annoncent rien de bon. « Les chrétiens se sentent de moins en moins chez eux, assure Mgr Casmoussa, l'évêque de Mossoul. Le nouvel Irak semble promis aux seules trois communautés majoritaires kurde, sunnite et chiite, et nous sommes disqualifiés. » Des partis politiques confessionnels chrétiens, appelés chaldéen, assyrien, syriaque, ont vu le jour. Ils disputent à la hiérarchie épiscopale, jusqu'alors son seul porte-parole, le contrôle de la minorité chrétienne. « La question ethnique et raciale est aujourd'hui la plus épineuse en Irak, commente Mgr Casmoussa. C'est sur cette base que toutes les communautés, y compris les chrétiens, tentent de jouer un rôle sur l'échiquier politique pour obtenir le droit à une citoyenneté égale. » Mais le résultat est que « les chrétiens sont disloqués, minimisés, sous-représentés dans les sphères de décision ». « Ils n'ont pas pu peser pour la rédaction de la Constitution. »

Archevêque latin de Bagdad, Mgr Sleiman déplore d'autant plus cette marginalisation que les chrétiens ont été « loyalistes ». Ils ont participé à toutes les élections. Mais il regrette l'actuel « repli ethnique et confessionnel » des partis qui les représentent : « La première responsabilité des chrétiens devrait être de se rassembler et de reconstruire, avec leurs concitoyens, un Etat de droit. Ils sont culturellement préparés pour incarner une nouvelle politique irakienne de citoyenneté et même une nouvelle laïcité capable de traduire, dans des valeurs communes, la préoccupation pour le bien commun. N'est-ce pas ce que vous appelez la République ? »


 

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LES CHRÉTIENS REPEUPLENT L’ARABIE,

QUATORZE SIÈCLES APRÈS MAHOMET

par Sandro Magister et Fabio Proverbio


 

Aux Émirats arabes unis, ils pourraient constituer bientôt la majorité de la population. En Arabie Saoudite aussi, ils sont aussi de plus en plus nombreux. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Comment vivent-ils ? Reportage à Dubaï et à Abou Dabi.

Le 31 mai 2007, le Saint-Siège a établi des rapports diplomatiques avec les Émirats arabes unis. Les deux états se sont envoyés des ambassadeurs. Peu de personnes l’ont remarqué, mais les Émirats arabes unis sont le pays islamique où se trouvent le plus de chrétiens. C’est une présence récente et en progression, alors que dans d’autres pays du Moyen Orient comme l’Irak, le Liban, la Terre Sainte, de très anciennes communautés chrétiennes risquent même de disparaître.

Les Émirats arabes unis sont une fédération de sept émirats: Abou Dabi, Ajman, Dubaï, Fujaïrah, Ras el Khaïmah, Charjah et Oumm al Qaïwaïn, situés au centre de la côte orientale de la péninsule arabique. La capitale est Abou Dabi. L’islam est la religion officielle, à laquelle appartient la quasi-totalité des citoyens. Mais les immigrés sont beaucoup plus nombreux que les nationaux. Sur plus de 4 millions d’habitants, 70 % sont des étrangers. Ils sont originaires d’autres pays arabes, du Pakistan, d’Inde, du Bengladesh, des Philippines. Plus de la moitié de ces travailleurs étrangers sont chrétiens. Et pas seulement dans le pays. On estime qu’en Arabie Saoudite aussi, les catholiques originaires des Philippines atteignent déjà le million.

L’Église cachée des Émirats arabes unis

Les chrétiens présents aux Émirats arabes unis représentent environ 35 % de la population, avec un total de fidèles supérieur à un million, majoritairement catholiques. Ce sont tous des travailleurs immigrés. Beaucoup d’entre eux habitent dans des banlieues mal reliées aux villes. Il leur est donc difficile de fréquenter de manière régulière les lieux de culte officiels. C’est le cas de milliers d’Indiens qui travaillent sur des chantiers de construction de Dubaï et qui sont logés dans la plus grande cité-dortoir d’Asie. Selon des estimations non officielles, elle abriterait une population de quelque 300 000 ouvriers. Il en va de même pour les immigrés employés dans l’industrie pétrolière, disséminés dans des villages-oasis perdus dans le désert.

Il y a aussi le problème des employées de maison philippines qui, faute de temps libre ou d’argent pour payer le transport, restent bloquées sur leur lieu de travail. La prière organisée en petits groupes, homogènes par leur langue et leur origine et rassemblés dans des lieux privés – appartements, dortoirs, dépôts – devient dès lors un aspect fondamental et très répandu de l’expression religieuse des communautés catholiques. Il s’agit d’un moment de rencontre nécessaire mais risqué en raison des règles fixées par les autorités locales. Celles-ci n’accordent la liberté de culte que dans des lieux officiellement reconnus, tels que les édifices paroissiaux présents sur le territoire. Dans ce contexte, les groupes charismatiques d’origine indienne ou philippine jouent un rôle important dans les initiatives destinées à soutenir les immigrés qui vivent dans les conditions les plus difficiles. Souvent, ces groupes ne se limitent pas à des initiatives d’ordre religieux mais proposent aussi des services d’assistance.

L’immigration vers les Émirats arabes unis est un phénomène assez récent. Il est lié aux richesses pétrolières de la région. Dans les années 50 et 60, lorsque les revenus pétroliers ont commencé à apporter la prospérité et le progrès, le développement du pays a rendu l’emploi de main-d’œuvre étrangère nécessaire, qu’elle soit spécialisée ou non.

À l’heure actuelle, les Émirats connaissent une phase de modernisation sans égale dans le monde. Les pétrodollars sont réinvestis dans des structures et infrastructures avant-gardistes. La bourse de Dubaï prend une importance mondiale et son port compte parmi les plus fréquentés au monde. Les Emirats, ce sont aussi des îles artificielles en forme de palmiers, des pistes de ski en plein désert, des hôtels aux formes les plus improbables et toute une série de constructions excentriques – comme la tour Burj Dubaï, en voie d’achèvement, qui devrait être l’édifice le plus haut du monde. Voilà quelques exemples seulement des "merveilles" avec lesquelles les émirs locaux cherchent à ébahir le monde et attirer les investisseurs étrangers, qui trouvent ici des conditions d’investissement favorables et un coût du travail très bas.

Les immigrés représentent 90 % des presque deux millions de travailleurs présents aux Emirats Arabes Unis. Un pourcentage qui atteint les 100 % lorsqu’il s’agit de travailleurs à bas coût. De fait, pour les arabes locaux, la pauvreté est un concept inconnu – pour les plus jeunes – ou un souvenir estompé du passé. Le manque d’encouragements à la réalisation professionnelle et économique – garantie dès la naissance – est même en train de démotiver la classe dirigeante du pays, avec le risque de la rendre inapte à affronter les défis imposés par la mondialisation.

Le terme même d’« immigré » est trop vague pour définir la réalité de ceux qui travaillent aujourd’hui à changer le visage du Golfe. Le véritable statut de ces travailleurs – même ceux qui vivent désormais depuis de nombreuses années aux Emirats – est celui d’« expat­riés », c’est-à-dire de personnes dont la présence sur le territoire est liée uniquement à la possession d’un contrat de travail en règle. Cependant, ils ne pourront jamais devenir résidents ou encore acheter des maisons ou des terrains dans le pays. Leur destin est lié aux décisions de leurs employeurs, qui gardent souvent leur passeport en otage, par crainte de fuites ou d’actes d’insubordination. Les utilisateurs de cette main-d’œuvre sont liés à l’industrie pétrolière et, plus récemment, au bâtiment et à l’aide à domicile.

Ce sont eux les nouveaux pauvres de Dubaï et de ses alentours. Leur salaire mensuel dépasse difficilement les 150 euros. Ils travaillent en moyenne de 10 à 12 heures par jour, six jours sur sept, à des températures qui peuvent atteindre les 50° centigrades. Ils vivent dans des banlieues-dortoirs grandes comme des villes, mais totalement privées de services. Semblables à d’énormes casernes, ces villages sont peuplés par des hommes seuls, pour qui la famille n’est qu’un lointain souvenir. Ils la rejoignent périodiquement par un mandat postal qui permettra aux plus chanceux d’envoyer leurs enfants à l’école ou de payer les dettes d’une famille trop pauvre. Le meilleur avenir pour les recrues de cette armée de manœuvres, c’est de pouvoir vivre leur vie professionnelle sur les chantiers du Golfe, avec de brèves visites à ceux qui leur sont chers, tous les deux ou trois ans.

Il peut paraître paradoxal de parler de pauvreté dans un pays qui connaît une croissance économique très rapide et qui vise à devenir, selon l’ambition de ses gouvernants, un des plus importants pôles d’art contemporain, avec l’ouverture de musées et d’espaces d’exposition. En fait, c’est une réalité particulièrement difficile à comprendre et à accepter pour l’observateur extérieur, à cause justement de l’opulence exagérée qui l’entoure.

Mais ces aspects aussi doivent être pris en compte pour chercher à comprendre la réalité des Emirats aujourd’hui. Une terre de forts contrastes, où la tradition et la modernité se heurtent dans une fusion unique, surprenante, dramatique et contradictoire, entre Orient et Occident.

Source : Avvenire (quotidien de la conférence
des évêques catholiques d’Italie), 19 août 2007


 

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UN MUNICH DE L'ESPRIT

Jacques Julliard, Le Nouvel Observateur, No 2263, 20 mars 2008

La passivité de l'Occident devant la persécution
des chrétiens d'Orient, une de ses plus grandes lâchetés
 


 

Parmi les catastrophes engendrées par l'invasion américaine de l'Irak en 2003 figurera en bonne place aux yeux de l'Histoire la quasi-éradication des Églises chrétiennes du pays. Et parmi les grandes lâchetés dont l'Occident, notamment européen, se sera rendu coupable à notre époque, figurera sans aucun doute sa passivité devant l'événement.

Les communautés chrétiennes d'Orient sont sur place depuis deux mille ans. Elles étaient là avant l'Islam; cette terre n'est pas une «terre d'Islam» comme disent les fanatiques. C'est la terre du pluralisme religieux. Les communautés chrétiennes minoritaires ont survécu à toutes les invasions, à tous les changements de régime dans l'une des régions les plus troublées du monde. Longtemps, elles ont vécu en bonne intelligence avec les musulmans. Si détestable que fût le régime de Saddam Hussein, il respectait leur existence et, à l'occasion, les protégeait.

Mais partout où la foi musulmane s'est substituée au nationalisme comme élément fédérateur de la population, la place des chrétiens est contestée et une véritable persécution s'abat sur eux. Si nous acceptons comme allant de soi « l'antithèse Orient musulman – Occident chrétien », alors « les chrétiens d'Orient sont l'angle mort de notre vision du monde », déclarait Régis Debray à La Croix (16 novembre 2007) à l'occasion d'un colloque qu'il avait organisé à Paris sur « L'avenir des chrétiens d'Orient ». Depuis il a proposé aux autorités françaises la création d'un observatoire du pluralisme en Orient. En vain. Jacques Chirac était sensible au problème; Nicolas Sarkozy l'est apparemment beaucoup moins, malgré ses déclarations sur l'importance du fait religieux.

Or la situation sur place ne cesse de s'aggraver : enlèvements, meurtres, incendies d'églises, tentatives d'imposition du voile et de la charia. Les différentes communautés chrétiennes, parmi lesquelles une majorité de catholiques chaldéens, fondent de jour en jour. Les chrétiens étaient environ un million en Irak dans les années 1980 ; il en reste à peine la moitié, le quart au dire des plus pessimistes. Dans la région de Mossoul, la moitié des chrétiens ont quitté les lieux. Certains se sont réfugiés en pays kurde, plus tolérant, ou en Jordanie. On a vu, en octobre 2006, un prêtre syriaque orthodoxe, père de quatre enfants, Paul Iskandar, décapité pour avoir refusé de se convertir à l'islam. Le 3 juin dernier, un prêtre de 31 ans a été mitraillé à sa sortie de l'église avec ses trois diacres (Le Figaro magazine, 12 janvier 2008). Alors que Pax Christi organise des « Pâques avec les chrétiens d'Orient » sur l'initiative de l'évêque de Troyes, Mgr Stenger, et que Jean d'Ormesson a lancé un appel : « N'abandonnons pas les chrétiens d'Irak », on apprend que l'évêque chaldéen de Mossoul, Mgr Paulos Faraj Rahho, qui avait été enlevé le 29 février dernier, a été retrouvé mort et enterré par ses ravisseurs. On ne saurait dire que la gravité de cet événement d'une barbarie extrême ait déchaîné l'indignation de la presse française.

Face à la terrible situation qui est aujourd'hui la leur, les chrétiens d'Irak se sentent abandonnés. Il faut donc affirmer d'abord que leur droit à vivre en Orient est égal à celui des musulmans à vivre en Occident ; ensuite, que l'existence des communautés chrétiennes d'Orient est une cause aussi juste, une obligation aussi ardente que celle de l'existence d'Israël dans cette même partie du monde ; enfin, que le consentement tacite des grandes puissances à la purification culturelle du Moyen-Orient au profit de l'islam est un véritable Munich de l'esprit, dont elles supporteront demain l'opprobre et le dommage. Avons-nous à ce point honte de nos origines que la persécution dont sont victimes les chrétiens dans une bonne trentaine de pays, dans le monde musulman, dans le monde hindouiste, dans le monde communiste nous laisse indifférents ? Que nous soyons sans réaction quand les coptes d'Egypte sont discriminés et parfois massacrés ? Ou quand un prêtre catholique est condamné en Algérie à deux ans de prison pour avoir fait sa prière en dehors des lieux de culte ? Si demain la défense de la liberté des chrétiens devait être le fait des seuls chrétiens, celle des Israéliens le fait des seuls juifs, celle des musulmans le fait des seuls fidèles, ce serait à désespérer de la laïcité, ce serait à désespérer des droits de l'homme.


 

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La tragédie des chrétiens d'Irak

« Point de vue », Le Monde, 24 mars 2008


 

Mais que se passe-t-il ? Que nous arrive-t-il ? Pourquoi sommes-nous si sourds, si aveugles, si indifférents au sort des chrétiens irakiens ? Notre société si prompte à commémorer les crimes d'hier n'a-t-elle rien à dire pour les crimes du jour ? Ou bien notre silence serait-il le reflet de notre perplexité pour cet Orient compliqué où il n'y aurait que des Arabes et des Persans qui s'entre-tuent depuis la nuit des temps ?

Serait-ce la spécificité des victimes - des chrétiens - qui explique notre désintérêt ? Défendre un chrétien, cela sent sa croisade ou sa guerre des civilisations. D'autant qu'en Irak, tout le monde souffre : chiites, sunnites, Kurdes, Turkmènes... Dans cette mosaïque de désolation, les chrétiens sont moins de 3% ! Rien ou presque au regard des grands enjeux géopolitiques ? Soyons sérieux. Si notre ferveur pour la commémoration ne nous oblige pas devant le présent, elle n'est que comédie. Si nous baissons les bras devant la complexité du Moyen-Orient, alors nous nous condamnons à vivre dans un monde sans horizon, borné par notre courte vue. Ou peut-être pensons-nous que les Etats-Unis, qui se sont lancés dans cette guerre (presque) seuls et contre tous, doivent assumer les conséquences de leur choix déraisonnable : à eux de trouver les solutions pour que tous les Irakiens puissent vivre enfin en paix et en sécurité. La France n'a rien à voir avec le bourbier irakien. Et puis nous avons tant à faire : chez nous d'abord, en Afrique ensuite...

Mais voilà ! Les chrétiens irakiens frappent à notre porte, nous appellent à l'aide, sollicitent notre attention, notre bienveillance, notre amitié, notre soutien, notre solidarité. Et ils le font, ces ignorants, ces innocents... auprès de nous, chrétiens de France, et au-delà peuple de France, et au-delà encore peuples d'Europe. Allez en Irak, rendez-vous au Kurdistan, arrêtez-vous chez les réfugiés irakiens au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Turquie, écoutez-les ! Vous verrez : nous y sommes attendus, reçus, acclamés. La délégation conduite par Pax Christi en février en a fait l'expérience : des villages entiers se retrouvaient sur la place, dans leurs églises.

Ils applaudissaient cette première délégation de chrétiens étrangers venus leur rendre visite depuis mars 2003. Partout, le même accueil, la même joie et le même cri. On nous intimide, on nous menace, on nous rançonne, on nous enlève, on nous tue parce que nous sommes chrétiens : « Vous êtres des cafards, des traîtres, des impies ! » ; « Convertissez-vous ou partez ! » , « Le Coran ou la mort ! », tous les témoignages convergent. Des fondamentalistes musulmans, pour des raisons qui mêlent une perception dévoyée de la religion et de la politique et le crime organisé, sont responsables d'une épuration ethnico-religieuse. Le gouvernement irakien, les forces alliées se révèlent impuissantes face à cette tragédie humaine.

Pourtant, l'affaire est grave : la moitié des chrétiens, estimés à 700 000 avant la guerre, ont quitté leur domicile, 187 000 se sont réfugiés dans les pays voisins. Ceux qui restent risquent tous les jours leur vie. Personne n'est épargné : enfants, femmes, vieillards, laïcs et religieux. On ne compte plus les églises touchées par des attentats à la voiture piégée. La faculté de théologie, de philosophie et le séminaire de Bagdad ont été déplacés à Erbil, au Kurdistan. Le séminaire de Mossoul est fermé. Plus de 20 000 familles déplacées ont trouvé refuge au Kurdistan.

Cette explosion de haine est une tragédie pour le christianisme oriental présent sur ces terres depuis le Ier siècle de notre ère, dépositaire d'une richesse inouïe sur le plan spirituel, liturgique, intellectuel, gardien de traditions multiséculaires. C'est la trace du christianisme des premiers temps qui disparaît entre le Tigre et l'Euphrate. C'est aussi une perte effarante pour le christianisme occidental. Les mafias politico-islamistes sont en train d'arracher le poumon gauche de l'Eglise universelle. Sans l'Orient, le christianisme est amputé de sa plus profonde et plus durable source évangélique et biblique.

Mais ce n'est pas tout. Le sort des chrétiens orientaux concerne aussi le monde musulman. La perte de cette minorité serait une catastrophe pour l'islam. Elle le condamnerait à un entre-soi suicidaire. Si par malheur le projet des fondamentalistes aboutissait, quel témoignage de tolérance, de fraternité, de paix serait encore donné ? En 1860, Abd El-Kader s'était levé à Damas contre les extrémistes qui voulaient en finir avec les chrétiens. Qui, dans le monde musulman, se lèvera pour renouveler ce beau geste ? L'islam, religion de la paix et de la tolérance, peut-il accepter que l'on tue des hommes, des chrétiens en son nom ? Fort heureusement, un message, comme celui du prince de Jordanie Hassan Bin Talal, longtemps président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, invitant les musulmans du monde entier à dire leur amitié aux chrétiens d'Irak et leur soutien à l'archevêque enlevé et depuis assassiné à Mossoul, nous laisse remplis d'espoir.

Enfin, ce n'est pas le moins important, ce drame a aussi une répercussion universelle. La fin des chrétiens d'Irak, et demain peut-être de ceux du Liban, de Palestine, de Syrie ou d'Egypte, signifierait que le dialogue des cultures n'est plus possible, que les communautarismes ethniques et religieux l'emportent sur l'universalisme, que le vivre-ensemble mondial dans la diversité de nos civilisations que, croyants et incroyants, nous essayons de construire, n'est qu'un leurre. Chrétiens, juifs, musulmans, hommes de bonne volonté, nous n'avons pas le droit de nous taire.

Marc Stenger, évêque de Troyes et président de Pax Christi France ; Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, section française ; Jean-Claude Petit, vice-président de la Fédération française de la presse catholique et président du réseau chrétien de la Méditerranée ; Laurent Larcher, journaliste à La Croix et membre de la délégation de Pax Christi en Irak.


 

PRIÈRE DE SHÉNOUTÉ

Shénouté (c. 348-466) fut un maître de vie
monastique et le plus célèbre écrivain copte.

Ô Dieu, protège-moi en tous temps dans les travaux,
dans les paroles et dans la pensée de mon cœur.
Ô Dieu, aie pitié de moi en ce monde comme dans l’autre monde à venir.Ô Dieu, aie pitié de moi car, mortel,
j’ai péché contre toi, mais toi, pardonne-moi, ô Maître doux et bon.
Ô Dieu, ne m’emplis pas de crainte
et ne me trouble pas à l’heure où l’âme quitte le corps.
Ô Dieu, ne me réprimande pas dans ta colère
et ne me punis pas dans ton courroux.
Ô Dieu, ne t’irrite pas contre moi,
selon le salaire de mes péchés et de mes actions mauvaises.
Ô Dieu, ne me dérobe pas ton visage quand je comparaîtrai devant toi
et ne détourne pas de moi ta face
au jour que tu jugeras les actions connues et les actions cachées des hommes.
Ô Dieu, ton Verbe s’est fait chair, il a été crucifié pour moi,
il est mort, il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour.
Tiens-moi fortement lié à toi pour que les esprits mauvais
ne l’emportent sur moi et ne m’arrachent de tes mains.
Ô Dieu, ne me laisse pas succomber aux coups de la perfidie,
ne permets pas que l’Adversaire trouve en moi rien qui soit son bien.
Ô Dieu, que toute pensée de péché trouve mon cœur
comme un glaive aiguisé afin que je puisse la chasser de mon cœur.
Ô Dieu, qui as parlé à la mer et la mer s’est apaisée,
chasse les passions mauvaises de ma nature pécheresse,
afin que soit éteint le péché et qu’il disparaisse de tous mes membres.
Ô Dieu, accorde-moi pour toujours un cœur pur
avec la foi orthodoxe dans les siècles des siècles. Amen.

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POUR ALLER PLUS LOIN

Deux revues : Proche-Orient chrétien (Pères Blancs de Sainte-Anne à Jérusalem et l’université Saint-Joseph de Beyrouth) ; et Chrono ,(revue historique de l’université de Balamand au Liban).Billioud, Jean-Michel, Histoire des chrétiens d’Orient, Harmattan, 1995. 251 p.Corbon, Jean, L'Église des Arabes, Cerf, 1977 ; réédition 2008. 247 p. Dalrymple, William, Dans l'ombre de Byzance : sur les traces des chrétiens d'Orient,éditions Noir sur blanc, c.2002. 492 p.Khodre, Georges, Et si l’enfance m’était conté, Cerf/Le sel de la terre, 1997.Khodre, Georges, L’Appel de l’Esprit :Église et société, Cerf/Le Sel de la terre, 2001. 344 p.Matta el-Maskîne, Prière, Esprit Saint et unité chrétienne, Bellefontaine (SO 48), 1990. 212 p. ; La Communion d’amour, Bellefontaine (SO 55), 1992/2007. 299 p. ; L’Expérience de Dieu dans la vie de prière, Bellefontaine (SO 71), 1997. 374 p.Matta el-Maskîne, La nouvelle création de l’homme, Bellefontaine (SO 74), 1998. 171 p. Pacini, Andrea, Les communautés chrétiennes dans le monde musulman arabe, Proche Orient chrétien, 1997. 415 p.Sauvage, Pascal, « Itinéraire d’un pèlerinage : hommage à Sa Sainteté le Pape Shenouda III », Revue Le Chemin, No 59, 2003.Taleb, Mohammed, « Enjeux et perspectives de la théologie arabe chrétienne de la libération » in : Théologies de la libération, Centre Tricontinental/L’Harmattan, 2000.Valognes, Jean-Pierre, Vie et mort des chrétiens d’Orient. Des origines à nos jours, Fayard, 1994.Aux Pages Orthodoxes La Transfiguration :La tiédeur spirituelle par S.S. Shedouda III La prière pour les autres par le père Matta el-Maskîne

Bulletin Lumière du Thabor No 14, décembre 2003 : « Les Églises orthodoxes orientales »


Matta el-Maskine :

Un Père du désert de notre temps


 

Youssef Iskandar est né le 1er novembre 1919 dans une famille copte aisée à quelque 50 kilomètres au nord du Caire. Ses études primaires et secondaires terminées, il entre à l’université Fouad au Caire et obtient son diplôme de pharmacien en 1944. En 1948, il est déjà propriétaire de deux pharmacies, roule voiture et voit la vie facile et mondaine qu’il peut mener.

C’est à ce moment, ayant entendu l’appel du Seigneur, qu’il vend tout et part pour se mettre à la suite du Christ. Le 10 août 1948, il entre à Deir Anba Samuel el Amer (monastère de saint Samuel le Confesseur), petit et pauvre monastère au sud du Caire. Là il s’adonne à l'étude de l’Évangile et à la prière. En 1950, il quitte ce monastère pour vivre en ermite dans le désert de Wadi el Rayyan. Mais sa santé se détériore suite aux longues veilles et aux privations, et en 1951 il gagne Deir el-Souryan (monastère des Syriens), à Wadi-Natroun, l’ancien désert de Scété.

Quelque temps après son arrivée, il est ordonné prêtre – certains disent, contre son gré – et prend le nom de Matta el-Maskîne (Matthieu le Pauvre). Il vit en solitaire en dehors des murs du monastère, comme cela se faisait couramment, revenant au monastère pour des prières communes. En 1953, abouna Matta devient le père spirituel du monastère et en 1954 le pape Anba Yousab II le nomme adjoint à la paroisse d'Alexandrie et lui donne le rang d’higoumène ; il y reste pendant deux ans.

Au début de 1955 le père Matta, préférant la sérénité de la vie dans le désert, retourne d’abord à Deir el-Souryan puis l’année suivante, accompagné de quelques disciples, à Anba Samuel, recherchant une plus grande solitude. En 1959, il revient à el-Souryan sur instruction du nouveau patriarche, le pape Cyrille VI, mais il préfère vivre au-delà des clôtures du monastère, afin de préserver le monachisme dans sa forme la plus pure. En 1960, il part pour le désert de Wadi el-Rayyan avec onze disciples ; ils y resteront jusqu’en 1969. Pendant cette période de dix ans, les moines vivent au désert dans des grottes, naturelles ou creusées de leurs propres mains, comme au temps des anciens Pères du désert.

En 1969, le pape Cyrille VI nomme le père Matta responsable du monastère de saint Macaire (Deir Makaryos ou Abu-Maqar) à Wadi-Natroun et l’envoie avec douze moines pour relancer ce monastère du IVe siècle, délabré et où il ne reste que quelques moines âgés. Matta et ses compagnons prennent soin de ces moines et reconstruisent le monastère « avec pour seuls biens nos habits noirs et nos sandales », disaient-ils. En six ans à peine, la superficie du monastère s’agrandie de six fois. Dès l’arrivée du père Matta, un grand renouveau se produit dans l'esprit de la communauté et le nombre de moines augmente constamment : 30 en 1971, 80 en 1980, 130 en 2006.

Le père Matta a écrit de très nombreux livres et articles : sur la prière et la vie de prière, l’Eucharistie, saint Paul, saint Antoine, saint Macaire, saint Athanase, le monachisme, des commentaires sur la Bible... Les éditions de Bellefontaine ont publiés : Prière, Esprit Saint et unité chrétienne ; La Communion d’amour ; L’Expérience de Dieu dans la vie de prière ; La nouvelle création de l’homme (tous chez Bellefontaine).

Le père Matta el-Maskîne s’est endormi dans le Seigneur le 8 juin 2006, à l’âge de 87 ans. Il est enterré dans une grotte creusée dans la roche à l’écart du monastère Deir Makaryos.


 

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UN SEUL CHRIST

ET UNE SEULE ÉGLISE UNIVERSELLE

par le père Matta El-Maskîne


 

Dans une époque comme la nôtre, entachée d'esprit sectaire, nous avons vite fait de penser que les mots du Credo : « Nous croyons en une seule Église universelle » se réfèrent au type d'unité qu'on trouve dans la confession (ou la communauté) à laquelle appartient tel ou tel chrétien, qu'il soit orthodoxe, catholique romain ou protestant.

Le concept d’universalité est influencé par celui d’une unité marquée de sectarisme. Un croyant orthodoxe affirmera que l’unité de l’Église réside purement et simplement dans l’orthodoxie et que l’universalité n’englobe que les orthodoxes qui se trouvent dans le monde entier. Un catholique et un protestant feront pour leur part des affirmations similaires. Ainsi chaque chrétien se forge une idée théologique de la nature de l’Église telle que son unité semble enfermée dans les frontières de sa propre confession, et que son universalité n’est plus alors qu’un aspect spatial de l’Église, dans les limites définies par le dogme.

Une vision aussi étroite qui s’accroche fanatiquement à des habitudes mentales et à l’esprit de clocher fait perdre de vue la réalité de la nature infinie de l’Église, qui dépasse aussi bien la pensée de l’homme que tout son univers terrestre.

L’Église est bien plus grande que l’homme ! Elle est même plus grande que les cieux et la terre, car l’homme n’a jamais rempli l’Église et ne la remplira jamais, même si le monde entier avec toutes ses structures, toutes ses croyances passées et futures était sauvé. Car le seul qui remplit l’Église, c’est le Christ. Car il est lui-même la plénitude parfaite qui seule peut remplir tout en tout (Ep 1,23): l’homme, son intelligence, le temps et l’espace ! Le monde entier, les cieux et la terre ne peuvent contenir l’Église. Tout au contraire, c’est l’Église qui contient largement la terre et les cieux de l’homme. L’Église est la nouvelle création (2 Co 5,17), le ciel nouveau et la terre nouvelle (Ap 21,1), l’homme nouveau (Ép 4,24). Les cieux anciens et la terre ancienne sont engloutis dans la nouvelle création, comme s’ils n’existaient plus (bien qu’ils existent encore). De même la mort est engloutie (1 Co 15,54) dans la vie, de sorte qu’elle ne domine plus; et ce qui est corruptible est englouti dans ce qui est incorruptible. Tout devient nouveau, vivant, éternel et pur. Le nouveau ici, c’est ce qui appartient au TOUT INALTÉRABLE ET INFINI, tandis que l’ancien est ce qui est partiel, qui périt nécessairement, à cause de sa nature essentiellement changeante.

Aussi l’Église, de par son caractère universel, est-elle plus grande que l’homme, que ses concepts, ses structures et ses dogmes ; plus grande que le monde, avec ses immenses virtualités, que la terre avec toute son entropie, que tous les événements temporels du premier jusqu’au dernier.

L’Église est la nouvelle Totalité. Cet aspect de totalité, ici, lui vient de la nature du Christ – dont l’Église a été formée – car par l’Incarnation cette nature inclut tout ce qui appartient à l’homme et à Dieu.

L’Église est donc « totale », ou en d’autres termes « universelle », « catholique », dans la mesure où elle recueille ensemble, dans le Corps du Christ qui la remplit, tout ce qui appartient à l’homme et tout ce qui appartient à Dieu, en une unique entité, à la fois visible et invisible, finie et infinie, une existence limitée par le temps et l’espace en même temps qu’éternelle et surnaturelle.

Le mot « catholique » vient du grec kaq (selon) et loz (tout). Littéralement, il signifie « totalité ». Il s’agit ici d’une « totalité » ultime, qui transcende toute existence finie. C’est une totalité inaltérable, infinie, infrangible. C’est une totalité indéfectiblement UNE, comme la nature même du Christ, sans division, sans confusion et sans changement.

Telle est l’Église, semblable en tout au Christ. De même que le Christ est un en sa personne ; de même que, de par sa nature, il embrasse tout dans son existence qui est à la fois temporelle et éternelle, localisée et dépassant l’espace, de même l’Église est à la fois une et universelle. Quiconque se trouve dans l’Église est nécessairement « un » et doit être « un » en raison de la catholicité de l’Église, autrement dit, en raison de sa capacité divine, reçue du Christ, d’unir l’homme tout entier en Dieu. Qui est en Christ est de Dieu et est « un » en Dieu.

L’Église réalise cette catholicité par les sacrements, car, par les sacrements, tous les fidèles sont unis entre eux, unis dans le corps mystique du Christ, devenant ainsi tous ensemble un seul corps et un seul esprit, accédant ainsi à la nature de l’Église une et universelle. Le Corps du Christ dans l’Église est le secret de sa catholicité ; sa personne unique est le secret de son unicité.

Si les fidèles dans l’Église ne parviennent pas à l’unité de cœur et d’esprit par la communion au Corps unique, s’ils ne parviennent pas à l’amour unifiant que dispense la personne du Christ qui règne sur tout, les sacrements ne représentent plus que des rites formels et c’est cela qui prépare la discorde intellectuelle et dogmatique. Le formalisme sacramentel ou dogmatique est incompatible avec la réalité du Corps unique et qui contient tout, qui donne la vie à tous ceux qui s’en nourrissent et les fait devenir « un » en lui. Dans l’Église, le Corps du Christ est source de vie et d’unification. Il est vivant et vivifiant, il est capable de faire tomber toutes sortes de barrières créées par le temps et l’espace, par l’intellect et les instincts de l’homme, qu’il s’agisse de barrières sociales (il n’y a plus en Christ ni esclave, ni homme libre), raciales ou culturelles (ni Juif, ni Grec, ni barbare), sexuelles (ni homme, ni femme (Ga 3,28)). Le corps mystique du Christ est dans l’Église source de la puissance qui la rend capable de tout rassembler et unir dans sa propre nature catholique et unique.

L’Église est la nouvelle création. Adam était la « tête » de la première création humaine, l’être unique dont étaient issus les peuples, les races, les classes, les individus de l’humanité. Ainsi le Christ, devenu le second Adam, est la « tête » de la nouvelle création humaine, l’être unique dont est issu l’homme nouveau, comme une race unique élue (la race divine du Christ), comme un peuple justifié (peuple rassemblé par la justice du Christ, non par sa propre justice), comme une nation sainte (1 P 2,9), née du saint baptême et non du sein d’une femme.

Le grand secret de la capacité du Christ à unifier races et peuples, à abolir toutes les barrières qui séparent les humains (et à réaliser l’universalité de l’Église), c’est qu’il est Dieu incarné, à la fois Fils de Dieu et Fils de l’homme. La divinité du Christ a permis à son humanité de dépasser tout racisme, tout nationalisme, tout particularisme, tout péché et toute mort. Parce que le Christ était Fils de Dieu, il a pu rassembler l’humanité dans une filiation unique à l’égard de Dieu. Aussi, quiconque participe à la chair du Christ voit se dissoudre en lui toutes sortes de barrières, en même temps que le péché et la mort. Il est ainsi rendu « un » avec tout homme; il devient un homme nouveau, une nouvelle créature purifiée à l’image du Christ et, par conséquent, fils de Dieu à l’intérieur de l’unique filiation du Christ. Si donc l’Église est catholique, c’est en dépendance de la chair divine du Christ en tant que celle-ci a le pouvoir de rassembler l’humanité, de l’unifier en une unique filiation à l’égard de Dieu.

La catholicité de l’Église est celle du Christ. C’est la nature du Christ qui opère, elle qui peut réunir tout à la fois l’homme avec Dieu et l’homme avec l’homme. En d’autres termes, l’Église, en raison de sa catholicité, s’oppose à toute discrimination, à toute division, à tout repliement sur soi et même à tout ce qui provoque la division, d’où qu’elle vienne, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur de l’homme.

Les couleurs, les races, les peuples divisés, le Christ ne les rassemble pas seulement en une seule façon de penser et en une seule foi, il les rassemble en un seul Corps au sens fort du terme, avec tout ce que cela comporte d’intimité, de compréhension et d’amour. Aussi, l’Église, qui est son Corps mystique par le baptême et l’eucharistie, se trouve être le point de rencontre de toute l’humanité, le seul point de rencontre pour tous les peuples, les nations, les races, les langages, les sensibilités, celle qui dissout toutes les barrières et les désaccords. Ainsi tous deviennent un seul grand corps pur, un seul esprit d’intimité et d’amour, un seul homme réconcilié qui a pour tête le Christ, qui assume tout ce que chaque race, chaque peuple, chaque couleur, chaque langage possède comme privilèges et comme talents, mais sans que cela entraîne division, ni dispute ou discrimination. Voilà exactement ce que signifie la « catholicité » de l’Église.

Pourquoi alors l’Église n’a-t-elle pas encore pleinement réalisé cette catholicité – ou plutôt pourquoi ne vit-elle pas encore pleinement dans le monde selon sa nature catholique, qui devrait être l’essence de sa vie en Christ, la manifestation de sa puissance, le secret de sa perfection, de son intégrité divine ? La raison est simple et évidente. Elle n’a pas encore perçu ses concepts divins dans leur pureté, dans leur dimension surnaturelle qui dépasse toute logique et toute intelligence humaines.

Autrement dit ses concepts sont encore liés à des interprétations, à des raisonnements philosophiques qui l’empêchent de percevoir clairement « la nature catholique du Christ », son pouvoir transcendant de totale réconciliation, son pouvoir d’unifier les natures différentes d’une manière qui dépasse les capacités de chacune d’entre elles et qui ne se limite pas aux idées, aux principes et aux dogmes, pouvoir qui trouve sa source dans le pardon, dans la purification, la justification et même la sanctification de tout homme par le sang du Christ, qui peut racheter les péchés du monde entier. On pourrait dire que l’Église n’a pas encore découvert l’étendue du pouvoir inhérent au Sang du Christ, tout ce que peut opérer sa chair, la profondeur de son amour et de sa justice.

Il est évident que les définitions théologiques qui ont été à l’origine des schismes sont, en elles-mêmes, impeccables. Les problèmes se trouvent dans la manière de les interpréter et de les approfondir. Ici, l’homme a approché la nature divine de Dieu, simple et limpide, avec l’esprit et les pensées d’Adam, non ceux du Christ. Là les divisions sont une conséquence inévitable de la nature divisée d’Adam.

Les divisions, qui se manifestent dans la manière dont nous envisageons, dont nous percevons le Christ, n’ont rien à voir avec la personne du Christ, avec sa nature qui est universelle, mais elles résultent de la division qui a affecté la nature humaine, une nature blessée par le péché, empoisonnée par la haine, le soupçon, le malentendu, la vanité et les dissensions. Les schismes qui déchirent l’Église n’ont pas leur origine dans l’Église, mais dans l’incapacité de l’homme à percevoir, à saisir, à comprendre la réalité du Christ et de l’Église.

Nous voyons donc que, chaque fois que nous divergeons au sujet de la nature du Christ ou de l’Église, c’est un signe que nous avons envisagé les réalités divines, théologiques, avec un esprit humain, selon le vieil homme et par conséquent, en fait, de façon non théologique. Chacun des schismes qui est intervenu dans l’Église nous avertit qu’en ce point, l’homme a abordé les problèmes de l’Église de façon ethnocentrique, raciale (ce qui ne peut mener qu’à la division), au lieu de le faire dans un esprit d’Église, un esprit « catholique » (qui unit).

Ce n’est que pour l’homme vraiment nouveau, l’homme qui a la pensée du Christ, que le Christ sera Un, qu’il ne sera pas divisé (1 Co 1,13), ni source de division ou de discorde. Ce n’est que pour cet homme nouveau, qui a accueilli en profondeur la nature du Christ, que l’Église sera vraiment une dans le monde entier, unique et catholique, ouverte à tous, orthodoxe dans toute sa pensée, sans sectarisme ni germe de division.

Ce n’est que lorsque chacun renonce totalement à sa propre volonté que peut apparaître la seule volonté du Christ. Lorsque chacun renie ses passions, ses haines, soumet son corps et son esprit à l’œuvre de l’Esprit Saint, alors, et alors seulement, le Corps mystique du Christ est manifesté et agit au sein de l’Église pour rassembler les cœurs, les principes et les idées. Lorsque chacun soumet pour de bon sa vie au Christ, alors, et alors seulement, la vie du Christ se manifeste dans l’Église et l’Esprit Saint se répand en elle en plénitude.

Quand, à l’intérieur de l’Église, chaque personne se soumettra spirituellement à Dieu, avec fidélité et sincérité, par un vif repentir, quand chaque Église se soumettra ainsi d’une soumission spirituelle, fidèle, sincère, pleine d’un vif repentir, alors l’Église sera rendue Une par la grâce de Dieu, les Églises s’uniront par la puissance de l’Esprit Saint et le Christ sera le seul berger de l’unique troupeau, le menant lui-même par son Esprit et devenant pour lui source de sa catholicité et de son unicité.

L’Église n’est-elle pas manifestation de l’Incarnation du Christ sur la terre, continuée à travers l’histoire ? En son sein, les fidèles forment la nouvelle nature humaine, glorifiée dans la personne du Christ, en qui elle est adoptée par Dieu.

Un seul Christ et une seule Église universelle

Comment le Christ sera-t-il manifesté dans l’Église, sinon par l’unité des pensées, des désirs et des volontés, par un même sentiment de l’unité profonde, humaine et spirituelle, qui existe entre les enfants du Dieu unique, ceux qui ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu (Jn 1,13) ?

Comment témoigner devant le monde que Dieu est un, sinon par l’unité de ceux qui sont nés de lui ? Comment le monde pourra-t-il croire que Jésus Christ est le Fils unique de Dieu, sinon dans la mesure où seront fils ensemble ceux qui croient en lui, dans la mesure où seront « un » ceux qui sont nés de Dieu par sa mort pour eux sur la croix et sa résurrection où il les entraîne, qui se sont maintenant unis à son corps, à son sang et à son Esprit, et qui, par conséquent, sont tous devenus membres d’un même Corps ?

N’est-il pas évident que l’universalité et l’unité de l’Église constituent toute la théologie, qu’elles sont la preuve de l’existence du Christ et de son action, la réalisation de la nouvelle naissance dans l’eau et le Saint Esprit, reçue du ciel par l’homme ?

Les déficiences que nous constatons dans les différentes Églises en ce qui concerne l’universalité et l’unité de l’Église exigent de nous, non que nous reconsidérions notre théologie, car notre théologie est correcte et fidèle, mais que nous nous mettions nous-mêmes en question à la lumière de cette théologie, pour que nous puissions corriger notre vision de Dieu, le seul Père de toute l’humanité, et notre vision du Christ, comme seul sauveur et seul rédempteur de tous ceux qui appellent son Nom (Ac 2,21; Rm 10,13), lui qui a ramené, sans discriminations, l’humanité entière à l’adoption filiale, pour que nous puissions enfin corriger notre amour pour l’homme, – pour tout homme – comme étant indiscutablement notre frère, quand bien même il nous manifesterait son hostilité et nous tendrait des pièges mortels.

Il ne faudrait pour autant pas perdre de vue que ce qui nous pousse à rechercher cette catholicité et cette unité de l’Église, ce n’est pas simplement un zèle théologique, ou l’idéalisme, ni même un remords de conscience. Ce doit être notre foi, notre amour, c’est-à-dire la nouveauté de notre nouvelle naissance, qui vient du ciel et que nous ne pouvons réellement vivre en dehors de la catholicité et de l’unité de l’Église.

L’homme nouveau ne peut aucunement vivre comme « une partie » séparée des autres parties, encore moins dans l’hostilité ou la haine à leur égard. L’homme nouveau ne peut être qu’un « Tout », il ne peut être que « Un », car il est d’une nature catholique et d’un Père qui est Un. La nouvelle nature une reçue à la naissance par chacun dans l’Église est celle qui fait que tous sont Un (Ga 3,28 et Jn 17,21) par la grâce et l’Esprit. L’amour impose son autorité divine et universelle. L’unique paternité du Père imprègne ceux qui sont nés de lui, à l’image du Christ, le Fils unique.

L’Église est donc catholique parce qu’elle est le Corps du Christ immolé par amour pour le monde ENTIER, qui rassemble en lui toutes choses (Ép 1,10).

L’Église est une parce qu’elle est la demeure qu’on ne peut briser, celle du Père.

Et maintenant, nous attendons avec une grande impatience, dans la prière et les larmes, avec la sensibilité de l’homme nouveau, que se réalisent la catholicité et l’unité de l’Église dans le monde entier.

Article publié en arabe en 1972,
dans la revue
Al-Nour
(La Lumière), éditée au Liban
par le Mouvement de la jeunesse orthodoxe (MJO).


 

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LA PRIÈRE, ACCÈS AUPRÈS DU PÈRE

par le père Matta El-Maskîne


 

Nous avons beau parler de la prière, nous restons toujours en deçà de ce que fournit l’expérience.

La prière nécessite l’expérience.

La prière est essentiellement l’expérience de la présence divine.

En dehors de cette expérience de Dieu, il n’y a pas de prière.

Il nous faut savoir que le droit d’accès à la présence divine nous a été octroyé par l’accès du Christ auprès du Père, par cette voie qu’il a inaugurée le jour de sa crucifixion et qu’il a ouverte par sa résurrection et son ascension, voie récente et vivante à travers son corps, identifié au voile qui séparait dans le temple les choses de Dieu du domaine des hommes (cf. Hé 10,19s).

Or, ce voile a été fendu par la main de Dieu, « depuis le haut jusqu’en bas » (Mt 27,51), là où nous nous trouvions, et la vie a déferlé vers nous, la vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée (1 Jn 1, 2). Désormais, par son Corps, nous avons une secrète puissance d’ascension, et par son Sang précieux, nous avons accès au sanctuaire d’en haut.

Et l’Esprit du Fils nous présente au Père, témoignant de notre filiation et élevant en nous, et par nous, des gémissements (Rm 8,26) connus de ceux qui en ont l’expérience, gémissements chaleureux et ardents qui enflamment le corps tout entier, au point que l’homme perd le sentiment de son incapacité et de sa finitude, et se trouve sur le point de s’envoler, libéré de sa pesanteur due à ses fautes qui l’attachaient durement à ce monde terrestre.

Aussi n’est-ce pas sans raison que les saints qui en ont fait l’expérience disent que la prière puissante confère à l’homme des ailes par lesquelles il prend son envol (cf. saint Antoine, Lettre XVIII, 2 ; Jean Colobos 14 dans Regnault, Les Sentences des Pères du désert, p. 126) ; saint Macaire, Homélies spirituelles, 5,25).

Ces ailes ne sont en réalité que le sentiment d’euphorie que provoque la proximité du Christ, avec la certitude d’être libérés des fautes qui pesaient sur notre conscience et nous empêchaient de jouir de notre prière.

Au contact de l’Esprit, la prière ardente procure, dans l’instant, une expérience de mort au péché, de résurrection par l’Esprit, d’ascension secrète, partielle et ponctuelle, suivie de l’accès auprès du Père, avec l’assurance de celui qui nous présente à son propre Père, marqués par son sang, entièrement enveloppés de sa grâce qui ne laisse rien voir de notre iniquité.

Ce que nous dit saint Paul de l’accès auprès du Père (cf. Ép 3,12 ; Hé 10,19-20) n’est pas la réaction spirituelle particulière d’un apôtre choisi par le Seigneur, gratifié du privilège de s’approcher et de contempler l’essence invisible; mais c’est plutôt l’héritage du Fils unique, distribué à tous les fils, avec l’abondance « d’une bonne mesure, tassée, secouée, débordant » (cf. Lc 6,38).

Ce qu’a vécu saint Paul nous a été accordé ; nous l’attestons, et notre conscience en témoigne ; et nous avons à l’appui le témoignage du disciple que Jésus aimait : « Et notre communion à nous est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1 Jn 1,3), communion de vie et d’amour dans la chaude prière de l’Esprit qui nous prend dans sa mouvance pour supprimer, un moment, notre opacité en vue de nous faire sentir, toucher et voir ce qui est invisible.

Telle est la joie qui a rempli le cœur du disciple bien-aimé et qu’il a voulu nous communiquer pour parfaire notre participation au riche héritage du Bien-aimé.

Extrait de L’expérience de Dieu dans la vie de prière
par le père Matta El-Maskîne, (SO 71), Bellefontaine
(L’auteur a écrit cet épilogue après un recul de plus de
quarante ans, à l’occasion de la 7e édition arabe
de
La vie de prière orthodoxe
,
éditions de Saint-Macaire, 1995.)


 

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L’ACTION SPIRITUELLE

par le père Matta El-Maskîne

À l’origine une exhortation orale adressée à la communauté des moines du monastère Saint-Macaire (Wadi El-Natroun, désert de Scété), ce texte a été repris par la suite et édité par le monastère dans le but de l’édification spirituelle des moines et des laïcs. Trad. Raymond Bochra.


 

Notre cheminement s’établit sur un fondement qui demande à être dégagé aussi bien pour les débutants que pour ceux qui déjà se sont décidés à poursuivre cette marche jusqu’au bout. Ce fondement, c’est la découverte d’un réel et ardent amour envers Dieu ; une foi dépourvue de toute sollicitude en dehors de Dieu seul ; un tranquille abandon à la volonté de Dieu ; une constante disposition au renoncement à soi. Cette base est en réalité le contenu des commandements de Dieu. C’est l’Évangile devenu règle de vie.

Ces quatre points ne sont pas obligatoirement et intégralement des conditions qui doivent figurer dans notre existence avant que commence le cheminement ; il est cependant nécessaire d’en disposer d’une certaine façon dans notre âme et d’en éprouver le désir. Mais ce fondement en soi ne suffit pas pour former notre esprit ni pour garantir un cheminement sans danger. Il est encore autant difficile de parvenir au but du cheminement : l’aboutissement au royaume de Dieu et l’union avec Dieu.

L’exemple du Christ

Sur ce fondement, il y a donc lieu d’établir une action qui serait de même nature que le fondement et au jaillissement continuel. Une action qui s’accomplit dans l’homme grâce à Dieu. Une action menée à travers les tentations, les épreuves et les multiples peines qui, du dedans ou du dehors, atteignent l’homme. Une action qui s’accomplit, tout au long du chemin, par la pratique de la pénitence, par la soumission et l’abandon à Dieu de la volonté. Cette action met ainsi à l’épreuve la puissance et la solidité de ce fondement. Elle en affermit l’emprise et accroît l’étendue de sa base. Peut-on oublier comment le Christ a exprimé l’amour qui lui a fait accepter les souffrances et comment il a appris l’obéissance par la souffrance ? L’obéissance jusqu’à la mort ? Comment son plein abandon à été encore une fois mis à l’épreuve quand il s’en dégagea du haut de la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Comment il exerça le renoncement à soi dans les souffrances volontaires de Gethsémani : « Que ce soit ta volonté et non la mienne », pour aboutir enfin à « tout est consommé ».

Tout au long de sa vie, il est clair que le Christ, sur terre, ne cherchait pas à s’asseoir à la droite de la grandeur du Père, mais plutôt à accomplir sa volonté. C’est pourquoi il ne faut pas, tant que nous sommes en chemin, fixer nos regards sur des faveurs ou des dons de Dieu à obtenir. Même de simples faveurs ne doivent être un objet de demande instante dans notre prière. Il suffit d’accomplir de tout son cœur la volonté de Dieu et de donner pour but à notre action sa volonté, en toute soumission et avec reconnaissance, quelle que soit la situation par lui permise ; quelle que soit l’occasion qu’il choisisse pour nous, en ayant confiance d’être sous sa protection quoi qu’il advienne. Ce dont nous avons besoin dans notre action, c’est d’un grand attrait pour la perfection chrétienne, – elle seule plaît à Dieu – mais un attrait conforme à son désir à lui et la manière qu’il choisit.

Chercher la perfection dans le présent

La perfection n’est pas l’objet d’un souhait projeté dans un avenir obscur mais plutôt un besoin de l’esprit, dans le moment même actuellement vécu. Maintenant nous possédons nos intentions et nous pouvons les offrir à Dieu, tandis que l’avenir, Dieu le possède en totalité et nous n’en possédons absolument rien que nous pourrions lui donner. Qui croît pouvoir offrir son avenir à Dieu demeure semblable à celui qui ferait don d’un capital illusoire. On ne connaît rien de l’avenir ; il n’est pas dans le champ de notre pouvoir, et spirituellement, il est indiscernable. L’instant que nous vivons maintenant est tout ce que nous possédons de l’existence.

Dans l’instant présent, nous prenons conscience de nous-mêmes, nous pouvons discerner avec clarté ce qu’il y a en nous de défectueux, mais aussi, ce qu’il y a de moyens inexploités. Là aussi, nous pouvons contempler, selon ce qui est réellement en nous, la volonté de Dieu vis-à-vis de ce que nous avons à faire. La perfection chrétienne se précise pour nous à présent en fonction de la réalité que nous percevons ; parce qu’elle existe en nous et que nous la voyons si nous le voulons, aussi clairement qu’à présent le ciel est au-dessus de nous et la terre en dessous... Mais si nous prenons du recul pour examiner notre passé, nous l’apercevons enténébré et dispersé comme par un vent qui nous prend et nous dépasse sans que nous puissions le poursuivre ou savoir où il est allé. Si nous portons là notre imagination, nous nous enfonçons dans nos pensées, nous allons à l’échec ou du moins à l’imperfection. Et si nous essayons de percevoir l’avenir ; nous nous enfermons dans la prévision de pensées embrumées et obscures qui gênent notre vision et nous privent de discerner la perfection que Dieu souhaite pour nous.

Ainsi notre espérance ne porte que sur la réalité établie devant nous en vue de l’action lucide ; car si nous perdons la finesse du présent en nous et manquons, par indolence, d’agir en ce moment seul opportun, c’est la vie entière qui nous échappe.

Les dons de Dieu dans le quotidien

Nos actions cependant, bien qu’elles puissent enfermer un amour, une foi, un renoncement à soi, un abandon à la volonté de Dieu, ne nous amènent pas par elles-mêmes à un état de sainteté ; elles ne nous disposent à aucun don ; elles ne peuvent même pas nous introduire dans un état de pleine sécurité et de paix.

Qui donc peut accorder tous ces dons ? C’est Dieu... Le Dieu qui ne cesse de conduire l’âme docile dans les chemins difficiles et les épreuves, d’obscurité en obscurité, parmi les inquiétudes provoquées par des faits qui n’ont apparemment aucun but. Cela pour la mener, par l’affrontement au réel et l’acceptation de pénibles épreuves à passer à travers le drame du monde et l’inimitié des méchants ; par là, Dieu l’initie à des dons inaperçus et au maintien d’une haute spiritualité.

Les dons de Dieu ne sont pas entre les mains des anges ni dans les hauteurs des cieux. Ils se rencontrent dans les confrontations quotidiennes qu’occasionnent pour nous la chair, le monde et les hommes. À elles seules, ces confrontations ne procurent pas le don de Dieu ; mais c’est pour Dieu que nous nous abstenons des fautes de la chair, que nous affrontons le mal qui existe dans le monde et qui existe dans l’homme.

Le don de la lucidité spirituelle découle seulement des obscures ténèbres que l’esprit traverse dans l’inquiétude et l’étonnement de ses épreuves, aux prises avec le réel où se trouve cachée la vérité. La vraie joie et la fidèle persévérance ont pour source voilée les peines et les douleurs que l’homme est d’abord porté à repousser. Mais avec la patience, l’homme finit par découvrir qu’il n’y avait là qu’une fausse contrainte masquant une vérité ferme et constante, et rayonnant dans l’esprit d’une joie divine non menteuse. L’amour divin, dans sa grâce et son immensité, l’homme ne peut le savourer qu’après le passage de son esprit sous le pressoir de l’inimitié, de la haine, de l’exaspération des hommes.

Mais de soi, l’obscurité ne produit pas de la lumière, et de soi la tristesse n’établit pas la joie, pas plus que la haine ne fonde pas l’amour. Ainsi de soi, la terre ne produit pas les plantes, il faut la graine, semée avec attention et soins. Et même, ce n’est pas n’importe quelle graine mise en terre qui germe, mais seulement celle qui contient la vie !

Pareillement, faut-il que l’esprit soit vivant et dans un état de parfaite soumission à Dieu pour que la main de miséricorde le place dans la terre des épreuves avec les soins et de la manière qui l’aideront à profiter de l’obscurité, de la douleur, de l’écrasement et lui communiquer ainsi le mouvement de vie éternelle, où se manifestent les attributs de l’éternité : joie, amour, paix et persévérance.

Nous constatons ainsi qu’à l’homme en chemin, il est recommandé d’être en état d’éveil permanent à l’égard de toute la réalité de sa vie, portant son regard attentif sur ce qu’il y a en lui de vérité omniprésente, exigeante d’action et de labeur. Il lui est recommandé d’être prêt à affronter toute circonstance incommode et tout antagonisme, dans une attitude positive qui sait voir les dangers réels, tirant profit de tout ce qui s’effectue en lui ou pour lui, s’unissant à Dieu en toute tentative, lui soumettant entièrement sa volonté, sans inquiétude ou trouble, quelle que soit la situation et sans angoisse ni hésitation, si longue que soit l’épreuve. Cela sans se hâter de présumer la cause et sans se presser non plus de connaître les conséquences...

L’éveil de l’esprit et le commencement
de l’action spirituelle

L’esprit est tellement attaché aux occupations sensibles, aux tâches et aux intérêts relatifs aux événements temporels du quotidien qu’il finit par perdre sa capacité de se distinguer du corps et par ne se concevoir que soudé aux sensibilités corporelles. Quelles que soient les tentatives de se faire une image de l’esprit séparé du corps, on n’atteint qu’un niveau de l’imaginaire à travers les formes et les mouvements de l’intelligence qui sont loin d’être dégagés des impressions du corps et de l’élément sensible. Ainsi s’illusionne l’esprit, ainsi se trouve-t-il poussé à admettre que le monde de l’homme se réduit à ce qui peut être concevable. Ainsi éprouve-t-il de grandes difficultés à concevoir des objets éternels sans y mêler le temporel et le corporel comme si le royaume des cieux qui ne se touche ni ne se goûte sensiblement s’obtenait par le manger et le boire.

S’il arrive à l’esprit de mettre en question la prière, il sera parfaitement incapable de discerner réellement les pensées spirituelles. En conséquence, il lui serait difficile de mener l’action spirituelle dans un contexte spirituel ! Un tel esprit, avant de s’exercer dans la prière ou de tenter d’accéder au milieu purement spirituel, a d’abord besoin d’apprendre à s’apaiser, à cesser de porter son intérêt aux attraits sensibles. Que de tout son effort, il tâche à se débarrasser de la servitude du corps et de sens. Ce qui n’exige aucunement d’écarter charges et obligations physiques ou de négliger les besoins de tous les jours. Que l’esprit seulement se libère autant que possible par ses pensées, sentiments et attraits spirituels des tendances corporelles, des pensées, de la sensibilité et des attraits temporels. L’esprit commence alors à connaître ses capacités, ses dons et le but pour lequel ils lui ont été procurés et à exercer ses propres capacités qui n’interviennent pas dans les affaires du corps. Ainsi l’esprit commence-t-il sa préparation à l’action spirituelle.

L’esprit cependant ne peut se livrer à l’action spirituelle sans acquérir le regard spirituel, l’oreille spirituelle et la langue spirituelle, en s’illuminant par la lumière de la connaissance née de la vérité, comme il a été dit par le Seigneur.

Ces acquisitions ne sont pas le fruit d’une recherche ou de nombreuses lectures, moins encore d’un apprentissage, de l’argumentation ou du débat comme c’est le cas pour l’usage de la raison, ou pour le développement des aptitudes corporelles et techniques qui dépendent des sens. Au contraire, pour devenir spirituel, apte à percevoir l’éternité et à s’initier à l’action spirituelle, il importe que l’esprit se dépouille de tous les moyens sensibles innés du corps, au point qu’il cesse d’avoir recours à l’habileté de la pensée, à la finesse de l’imagination ; cesse de s’appuyer sur la puissance de l’expression, sur l’éloquence et la rhétorique, sur la conversation et l’influence qui sont toutes rassemblées par l’Évangile dans l’expression : « La sagesse du monde ».

Or il est indispensable à l’esprit qui entreprend l’action spirituelle, de saisir les objets spirituels et de les admettre par un pouvoir devenu personnel. Car les capacités de l’esprit sont spirituelles ! Quant à la pénétration spirituelle et l’action spirituelle représentées par la croix, le monde les ignore. C’est là, très clairement, ce que dit le livre : « Si quelqu’un parmi vous pense qu’il est sage, qu’il devienne ignorant pour devenir sage ! » (cf. 1 Co 3, 18). C’est-à-dire qu’il lui faut nécessairement renoncer à la sagesse du monde qui n’est par elle-même que temporelle, sensuelle et corporelle.

Enfin, jusqu’au moment où l’esprit commence à se livrer à l’action spirituelle et à la goûter, l’esprit continue dans sa prière et le dialogue avec Dieu, à user du langage courant des mortels et des manières qu’ils emploient dans la conversation humaine pour exprimer ses sentiments, embellir ses dires et se créer des excuses.

Au-delà des paroles

Mais quand l’esprit devient capable de renoncer à ces façons, il devient capable de communiquer avec Dieu par ses propres forces, sans langue, sans le langage parlé des hommes et sans les façons et les artifices du sentiment et de l’expression. Petit à petit l’esprit parvient à exprimer à Dieu ses profondes impressions et le fourmillement de sentiments qu’il ressent pour lui ou que suscitent les objets de l’éternité et que le langage humain, quel que soit le niveau de l’exactitude, de richesse et de sagesse auquel il parvient, ne peut rien en saisir, ni élucider, ni exprimer.

Grâce à ces moyens nouveaux, l’esprit peut présenter son amour au Christ, non par des paroles mais par la ferveur, par le mouvement intérieur de l’esprit et un retentissement spirituel qui déborde du subconscient. C’est l’amour qui s’explique par l’amour, la soumission par la soumission et la résignation par la résignation. Telle est l’action spirituelle affranchie de toute intervention du corps.

Quand l’esprit s’éveille et commence à observer son action spirituelle intérieure, alors il peut comprendre les objets spirituels, leurs directions et leurs natures ; il peut même vivre cette connaissance de la vie éternelle et de l’immortalité sans ombres corporelles, sans interposition des sens ou intervention de méthodes humaines : « Ce qu’aucun œil n’a jamais vu, ce qu’aucune oreille n’a jamais entendu et ce à quoi personne n’a jamais songé. Paroles qu’on ne peut proférer et dont il ne sied pas d’en parler – Dieu nous les a révélées par son esprit » (cf. 1 Co 2,9-10). Par cette connaissance spirituelle, dépouillée des difformités d’une pensée alourdie par le corps et dépouillée de rembarras des intérêts sensibles, l’esprit commence à saisir la vérité comme s’il y demeurait et à travers laquelle il touche Dieu.

Mais que l’esprit demeure dans la vérité et en Dieu, n’est pas le fruit d’un effort corporel, ni même si cela était possible, de la mort des sens ; c’est le fruit de la permanente soumission à Dieu et du continuel éveil du cœur tourné vers l’action spirituelle qui le conduit à achever la connaissance (des choses divines). Ces paroles ne sont pas réservées aux lettrés, mais elles sont pour l’homme en tant qu’homme. Pour tout homme, quelle que soit son éducation, ou excellente lui ayant procuré toute science, ou défaillante, celle de l’illettré qui ne sait ni lire ni écrire. Il convient particulièrement à l’intellectuel de redevenir ignorant car « Dieu a préféré sauver ses fidèles par des prédicateurs ignorants ».

L’esprit qui parvient à la connaissance de soi ou qui a exercé l’action intérieure menée par la sincère expression du cœur, est certainement conduit par l’amour et la ferveur intérieure à continuer toute activité extérieure telles que sont les actions de la piété et celles de toutes les vertus, avec l’appui de l’âme. Cette activité extérieure qui se manifeste comme une action du corps, est dans ce cas une extension de l’action spirituelle intérieure, et par conséquent, elle est aussi une action spirituelle.

Le trésor de l’homme bon

Quant à l’activité extérieure, si elle ne procède pas de mobiles purement spirituels et d’une conformité avec la vérité et avec Dieu, elle est peu utile et nous ne dirions pas insignifiante...

Le signe à quoi reconnaître que les œuvres réalisées – services ou adoration, piété ou vertu, ascèse ou toute autre action, quoi que ce soit – émanent réellement de l’intérieur et que la source est purement spirituelle, c’est qu’elles soient toutes réalisées, non par obligation, par l’effet d’une pression ou d’une contrainte, ou par lassitude, mais au contraire avec joie et allégresse, avec ardeur, zèle et libéralité. Car l’amour serait alors la bienheureuse origine de laquelle dériveraient tous les mobiles ! « L’homme bon, du bon trésor, du cœur, tire la bonté » (cf. Mt 12,35-36).

L’amour est le trésor de l’homme bon, il inspire à l’esprit le service, l’adoration, la vertu, l’ascèse et tout ce qui est bon ! Là où l’angoisse et l’inquiétude des conséquences n’existent pas. Car l’œuvre s’opère selon la volonté de Dieu, par un motif d’amour acquittant la dette de l’amour. « Quant à celui qui accomplit une œuvre, la grâce ne lui est pas imputée sous forme rémunératoire, mais plutôt sous forme de dette. »

C’est un danger d’avoir pour motif de nos œuvres de nos services rendus, de nos adorations, de notre pratique des vertus, un désir d’atteindre une étape ou de mener des essais qui permettraient d’acquérir un objet visé. Car ainsi l’esprit se trouve condamné à se cantonner dans ses œuvres, dans un souci exclusif de soi. L’esprit les préfère et s’en réjouit dans la mesure où elles lui paraissent profitables. Il est rendu de plus en plus fier par sa réussite dans cette voie. Il s’accommode si bien de la rigueur exigée par ces avantages qu’il s’endurcit dans l’espérance des biens qu’ils promettent. Il tire vanité de ces règles à force de les observer avec soin. À la fin, s’hypertrophie le souci du moi, il s’épaissit et se gonfle, même en pratiquant la piété. Cependant, nous avons ici un apophtegme que l’on peut nommer : parole de secours ! « L’action doit provenir de Dieu et orienter vers Dieu » ou comme dit la Bible : « Me voici arrivé, mon Dieu, pour accomplir ta volonté » (cf. Gn 22,1 ; Es 6,8). C’est de cette façon que le Christ a vécu, et c’est ainsi que vivent les anges et tous les saints du ciel ; c’est de la même façon qu’ont agi les Pères, les Prophètes et les Envoyés de Dieu, loin, très loin de la satisfaction de soi ou de la recherche de l’intérêt personnel... Telle est la nature de l’action spirituelle.

Temps et sérénité

Pour l’homme spirituel – l’ascète – qui chemine sur la route de l’indigence, la véritable sérénité est de garder sa vie du vide. Le repos du corps lie à une dimension temporelle est semblable à l’arrêt de l’heure temporelle et à l’engourdissement qui ressemble au sommeil. Apaisement mensonger, car le temps ne peut pas s’arrêter ; il se prolonge et passe furtif, au delà du conscient de l’homme, et, se suivant, les heures, les jours, les mois, et les années sombrent dans le gouffre de la mort ou de la non-existence. Et subitement, la conscience de l’homme s’éveille pour trouver que le temps s’est allie contre lui avec la mort et le gouffre ; et que l’occasion de l’immortel et de la vie éternelle est, pour lui, devenue plus faible qu’elle ne l’était !

Le temps lui-même se déroule dans un immuable équilibre et selon une loi inflexible ; il forme à l’intérieur de l’homme des tas harmonieux d’incidents physiologiques et psychologiques qui ne sont que l’expression d’un passé inflationniste et qui ne cesse, chaque jour, de charrier de nouveaux incidents influençant ainsi son comportement, son tempérament, son activité et tous ses mouvements. La réalité dont on ne peut pas se défaire est que l’homme est une histoire compilée, produite par les jours et qui, en fin de compte, achève de lui donner son aspect humain, non seulement du point de vue de la stature du corps, mais encore de la grandeur de l’âge où s’inscrivent la richesse et la profondeur de la personnalité humaine compte tenu des incidents de parcours et du comportement de l’homme à leur égard.

Mais il se trouve dans l’homme une autre dimension, supra-temporelle et qui en est séparée, elle ne dépend pas des changements physiologiques, n’est pas soumise à l’influence psychologique, elle est presque séparée de la poussière de la terre, de tout ce qui en procède ou y revient. Cette dimension intemporelle ne s’accorde pas au mouvement du temps car elle n’est pas de ce monde. Ce pourquoi elle n’a pas d’unité de mesure. Elle est seulement soumise à la disposition directe de Dieu. C’est la loi de l’immortalité ou de la vie éternelle.

Quand l’homme se conduit selon la dimension temporelle, sa conscience se meut dans la dimension de l’heure et du jour. Il adhère à la terre, au ciel et à tout ce qu’ils renferment. Il est soumis à la loi du mouvement et du changement qui nécessairement conduisent à l’anéantissement. Mais lorsqu’il suit la loi de l’immortalité, il ressent quelque chose de l’infini, de l’existence absolue et de la vie éternelle. Il adhère à la vérité et se transforme en elle. C’est ce qu’exprime la théologie par l’« Union à la Nature divine ».

Ces deux dimensions : temporelle, intemporelle, vont de pair dans l’homme, appelé à vivre selon ces deux dimensions à la fois, soumettant le temps et poursuivant l’immortalité ! Et autant l’homme se presse de suivre l’une de ces orientations, autant l’autre s’amenuise et semble rapidement reculer.

L’attachement à la terre et aux objets terrestres quand il atteint le degré de la passion dans le plaisir ou le souci et l’inquiétude hâte la conduite de la vie dans sa dimension temporelle et la soumet, en conséquence, fatalement, à la loi du dépérissement vers le néant qui est celle du temps. S’attacher à la vérité – et la vérité c’est Dieu – et s’occuper de l’amour et de la vie éternelle jusqu’au don de soi et livrer son âme, c’est la marche accélérée dans la dimension intemporelle et c’est, en conséquence, pratiquer la loi de l’éternité que Dieu gouverne.

Celui qui s’enferme dans la dimension temporelle et use ses forces à y patauger, s’affronte à un vide intérieur ; car la vie éternelle s’échappe de ce qu’il y a en lui de plus profond, ou bien s’endurcit comme si elle était un ennemi ayant fait en lui sa demeure ! Celui qui, au contraire, se meut dans la dimension divine, sent le temps s’évader de sa personne et passer derrière lui ; ainsi d’un homme voyageant en chemin de fer, qui voit les poteaux et les arbres fuir comme dans l’horreur pour devenir minuscules, jusqu’à disparaître de l’existence du voyageur qui reste stable à sa place, prenant bien son parti de la hâte et de l’anéantissement du décor. Ainsi le monde entier et tous les objets qui s’y trouvent se replient en quelque sorte, se minimisent et disparaissent derrière celui qui avance sur la route de la vie éternelle.

L’homme qui est loin de Dieu s’affronte soit à un certain sentiment d’arrêt du temps, soit à une certaine insensibilité vis à vis du temps parce qu’il y est plonge ! L’arrêt du temps est un vide meurtrier pour l’esprit destine à passer à travers le temps et aller au-delà. De même l’homme qui se lie au monde, en lui germe un sentiment enfle du monde, de l’importance et de la grandeur des objets qui y sont disposes. Car l’homme, en soi, est magnifique dans l’être de sa création et de sa formation ; et tout ce qui entre dans le domaine de son attention devient dans sa pensée consciente magnifique, comme dans l’illusion d’une vision trompeuse. C’est le secret de la divinisation de l’univers et de la matière chez certains physiciens et chez les communistes.

Au contraire, l’homme uni à la vérité, dans sa marche vers l’éternel, reçoit une ample impression du temps qui se détache de lui comme si les jours et les années devenaient petits à ses yeux, perdant de leur valeur à mesure que leur vitesse s’accroît. Se crée ainsi en lui un sentiment de plénitude car leur fuite rapide rend plus intense en lui le sentiment de prolongement et de son rapprochement du but suréminent. Pareillement pour l’homme qui vit en Dieu, le monde se dissocie de son intégrité, et les choses et les événements qui s’y produisent paraissent être dans la réalité futiles comme des jouets d’enfants et comme leurs querelles.

Il existe une vraie sérénité et une sérénité trompeuse.

Dans le contexte « dimension temporelle », une halte est un arrêt momentané ou prolonge du labeur de l’homme pendant lequel il reste tranquille et seul. Ce qui n’engendre pas un vrai repos mais refoule plutôt l’homme dans l’effrayant vide temporel. Car même dans l’arrêt momentané ou dans l’arrêt prolonge du labeur de l’homme, il est impossible de se libérer du mouvement temporel ; l’homme y paraîtrait comme marchant sur place ! Ainsi augmente son emportement contre le temps qui devient comme une force qui l’oppresse et le foule de tous les côtés.

L’homme ne peut se libérer du temps que s’il entre en son être profond et s’attache à la vérité et à la vie éternelle, c’est-à-dire s’attache à la dimension intemporelle et croit à l’immortalité. Il est impossible de trouver le vrai repos par cessation de l’effort corporel car la nature étant esclave du temps, est prête à se venger de toute créature vivante qui a l’audace de s’arrêter de la servir ; à moins que la cessation ne soit qu’une détente pour rassembler ses forces et reprendre le service et le labeur d’une façon plus efficace et plus active !

Le temps est toujours contre l’inaction ! Or la nature proscrit le repos, en soi. Le vrai repos implique donc, dans son fond, non la cessation du travail mais une solution apportée au problème du temps comme une issue à sa perplexité et de s’élever au-dessus du statut de la nature et sa nécessité.

Ainsi par rapport à l’homme, repos et inaction deviennent parfaitement clairs dans une conduite conforme à la dimension intemporelle de l’homme, c’est-à-dire par l’accès à la vie éternelle et par l’attachement à Dieu, là où le repos n’est pas cessation de l’effort à tout prix, mais détachement (que l’on garde) envers lui.

Là où la passivité ne vient pas de l’effacement du moment de l’heure temporelle dans la conscience mais d’un dépassement du temps.

Tout homme, y compris l’ascète, est sujet à rechercher la sérénité. Cette tendance si forte à la sérénité vient de la douleur du joug du monde (temps) et de la faiblesse de la chair (mouvement). C’est pourquoi l’homme est amené comme par force à chercher la sérénité, au plus court chemin ; c’est-à-dire en fuyant le temps et en fuyant le mouvement.

Le Messie – béni soit son Nom – découvrait ce sentiment dans l’homme. Il l’a donc invité à la véritable sérénité en acceptant son joug propre, affirmant que son joug est doux et son fardeau léger. Ce qui ne s’établit pas sur la cessation de l’effort physique ou dans le refuge d’un silence apparent, mais sur le passage à la vie éternelle, passage au-delà du temps.

Or, le cheminement vers la vie éternelle n’abolit pas le temps et n’écarte pas non plus le mouvement. Mais il s’en sert comme un homme, pour monter, utilise les marches d’un escalier, il reste donc, en tout les cas, devant nous, de l’effort (à produire) et du mouvement (à déployer) ! Or, dans la promesse du Seigneur relative à la sérénité : « Vous trouverez une sérénité pour vos âmes » (cf. Mt 11,27), un fond secret et mystérieux se trouve dans le sens du mot « joug ». Le joug, l’attelage, indique la compagnie du Seigneur, pour nous au cours du cheminement, car le joug n’est pas porté par un seul, il s’attache sur deux cous. Le savent ceux qui labourent avec la charrue ; si un bœuf vigoureux et un bœuf faible s’accompagnent, tout le travail de la charrue sera assumé par le plus fort !

Ô mystère béni ! Dans la compagnie du Seigneur une sérénité certaine pour nous. Mais c’est une invitation de sa part, non une audace de la nôtre. Même le petit effort qui nous reste à accomplir, il s’en charge pour nous.

Voyez-vous, comme le Seigneur est bon !


 

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LE REPENTIR CHRETIEN

par le père Wadid
(Monastère Saint-Macaire
, Scété, Égypte)


 

Tout d’abord, alors que nous étions pécheurs, Dieu nous a manifesté son amour parce que le Christ est mort pour nous, c’est-à-dire que nous étions ennemis de Dieu, avant notre repentir. C’est Dieu qui a pris l’initiative de nous pardonner nos péchés avant même que nous les reconnaissions et avant que nous nous repentions. Alors, si nos péchés sont déjà pardonnés en Christ, quel est le sens du repentir ? Je ne me repens pas pour recevoir le pardon de mes péchés, le pardon a déjà été donné, accordé en Christ. Tout ce que je ferais pour me faire pardonner mes péchés n’aurait aucune valeur. Ce n’est pas en jeûnant que mes péchés me seront pardonnés, mais c’est par la justice du Christ.

Alors où est la place du repentir ? Le repentir c’est simplement des larmes d’amour, l larmes d’action de grâce, de remerciement qu’on dépose sous les pieds du Christ. C’est comme cela que les Évangiles nous représentent le repentir. Le prototype du repentir, c’est bien la femme pécheresse. Le Christ dit : « Ses péchés lui sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé. À celui qui aime peu on pardonne peu, mais à celui qui aime beaucoup on pardonne beaucoup. C’est parce qu’elle a beaucoup aimé que ses péchés lui sont pardonnés » (cf. Lc 7,45). C’est de cette façon qu’il faut comprendre ce qu’on trouve chez les Pères du désert.

Ce que l’on trouve souvent dans les apophtegmes : « Va dans ta cellule et pleure pour tes péchés ! » Que veut dire « pleure pour tes péchés » ? Cela ne veut pas dire se souvenir de ses péchés et se mettre à s’attrister, se contrister pour les péchés que l’on a commis. « Pleure pour tes péchés », c’est-à-dire, fais exactement comme la pécheresse qui a pleuré pour ses péchés : aime beaucoup, dépose des larmes d’amour sous les pieds du Christ, arrose les pieds du Christ par des larmes d’amour. Il a beaucoup aimé, il a beaucoup pardonné. Remercie-le, remercie-le avec des larmes d’amour. C’est ce que veut dire : « Va dans ta cellule et pleure pour tes péchés ».

La fausse conception du repentir, c’est de croire qu’il faille s’attrister, se contrister. Avoir de la contrition pour les péchés que l’on a commis, absolument pas ! C’est au contraire se réjouir du pardon de ses péchés, se réjouir de ce qu’a fait le Christ pour moi, le remercier, l’aimer parce qu’il m’a beaucoup pardonné.

« Par-donner », donner deux fois, laisser sa dette. Le Christ m’a pardonné parce que j’ai beaucoup péché. Je suis endetté au Christ. Je le remercie et je l’aime, comme quelqu’un qui me donne énormément. Aimer beaucoup le Christ veut dire : « Va dans ta cellule et pleure pour tes péchés », aime beaucoup le Christ, remercie-le beaucoup, dépose des larmes d’amour sous ses pieds en reconnaissance pour ce qu’il a fait pour toi. Cela ne veut pas dire attriste-toi pour tes péchés.

Souvent notre Père spirituel nous a répété : « Si tu t’attristes pour tes péchés, tu attristes le Christ. C’est comme si tu disais au Christ : Tout ce que tu as fait n’est pas encore suffisant pour me pardonner mes péchés. C’est un déni de ce qu’a fait le Christ pour toi et cela attriste le Christ que tu ne reconnaisses pas la valeur de ce qu’il a fait pour toi, que tu ne reconnaisses pas le pardon de tes péchés ». Saint Pierre dans sa deuxième épître parle de l’amour de la charité ; il dit : « Celui qui n’a pas l’amour est un aveugle, un myope qui a oublié le pardon de ses péchés » (cf. 1 P 1,9). Donc il faut se rappeler le pardon de ses péchés, il ne faut pas se rappeler ses péchés. Se rappeler ses péchés, c’est se rappeler ce que moi-même j’ai fait. Se rappeler le pardon de ses péchés, c’est se rappeler ce que le Christ a fait pour moi. Si je me rappelle mes péchés c’est comme si je disais au Christ que mes péchés continuent à exister. Non, mes péchés ont cessé d’exister, ils sont devenus du néant, je ne me les rappelle pas, je les efface de ma mémoire tout à fait. Mais ce dont je me rappelle, c’est ce que le Christ a fait pour moi.

C’est le Sang du Christ qui a été versé pour moi, et c’est cela que les Pères du désert me conseillent de me rappeler constamment dans ma cellule, parce que c’est cela qui nourrit la charité, c’est cela qui nourrit l’amour. Comme dit saint Pierre : « Celui qui n’a pas l’amour, c’est un myope, un aveugle qui a oublié le pardon de ses péchés ». Cela veut dire dans l’affirmative, celui qui se rappelle le pardon de ses péchés attise l’amour dans son cœur.


 

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Shénouda III,

pape et patriarche d’Alexandrie


 

Né Nazir Gayed Raphaël en Haute Égypte le 3 août 1923, le futur pape d’Alexandrie grandit dans une famille pieuse. Il aime l’Église et suit assidûment l’enseignement religieux qu’il reçois à l’école du dimanche. Il termine des études en histoire et archéologie à l’université du Caire en 1947 puis il étudie la théologie au séminaire copte du Caire jusqu’en 1950. D’abord il enseigne au séminaire puis il se voit confier la responsabilité des écoles du dimanche de l’Église copte ainsi que la rédaction de la revue des écoles.

Mais Nazir se prépare à la vie monastique en approfondissant ses connaissances et en rédigeant les articles de sa revue et après quelques années il rejoint le monastère el-Souryan à Wadi Natroun. Il devient moine sous le nom d’Antonios el-Souriany et s’applique à la vie de prière dans la solitude d’une grotte située à une dizaine de kilomètres du monastère. En 1955, il est ordonné prêtre et en 1956 il devient higoumène du monastère.

Le pape Cyrille VI le remarque et l’engage comme secrétaire personnel. Il le consacre évêque en 1962 et lui donne le nom de Shénouda (« fils de Dieu »). Chargé d’une lourde responsabilité pastorale, l’évêque Shénouda est conscient de l’importance de l’éducation religieuse des enfants et des adolescents. Il se consacre au développement des écoles du dimanche et il les habilite à préparer des moines et des prêtres. Il s’occupe aussi du développement du séminaire, permettant l’inscription de jeunes filles, étant persuadé que l’enseignement serait source de grâce pour leurs foyers lorsqu’elles seraient mères. En 1965, il fonde et prend charge d’une revue, El-Keraza (« La prédication »). En 1971, il est élu pape d’Alexandrie et patriarche, le 117e successeur de saint Marc sur le trône d'Alexandrie. Le pape Shénouda III est connu pour son profond engagement au service de l'unité chrétienne. En 1973 il devient le premier pape copte à visiter Rome depuis saint Athanase au IVe siècle. Le 10 mai 1973, il signe avec le pape de Rome Paul VI une confession de foi christologique commune, qui reconnaît l'unicité de la foi en admettant une diversité de langage. Dans le même esprit il échange des visites avec les responsables des églises orthodoxes byzantines et multiplie les dialogues avec plusieurs Églises protestantes. Sous son inspiration, l’Église copte participe au Conseil œcuménique des Églises et au du Conseil des Églises du Moyen-Orient. Homme de tolérance et d’unité, Shénouda III l’a prouvé tout au long de sa vie, répétant constamment : « Chrétiens et musulmans, nous pouvons construire notre pays tous ensemble. » Assigné à résidence par le président Sadate en 1981, le pape Shénouda demeure au monastère Amba-Bishoï pendant quarante mois avant de reprendre son ministère, rapportant seize ouvrages qui sont le fruit de sa méditation au monastère.

Son amour pour le service de l’Église se révèle à travers ses « enseignements directs » : chaque mercredi il prêche à la cathédrale du Caire et répond aux questions des fidèles. Homme du désert, il retourne souvent au désert de Scété, s’assurant du développement spirituel et matériel des monastères. Shénouda III est l’auteur de nombreux ouvrages de morale, de patristique et d’ecclésiologie. En 1991, il est élu membre de la présidence du Conseil œcuménique des Églises et en octobre 2000 il reçoit le prix UNESCO-Madanjeet Singh pour la promotion de la tolérance et de la non-violence.


 

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DIEU ET RIEN D’AUTRE :

QU’ELLE EST TA RELATION AVEC DIEU ?

par sa Sainteté le Pape d’Alexandrie Shénouda III

 


 

J’aimerais beaucoup vous parler d’un sujet actuel : la position de Dieu dans la vie de chacun de nous. Y a-t-il une relation entre nous et Dieu ? Quelle est la nature de cette relation ? Quelles sont sa profondeur et son étendue ? Est-elle une relation claire ? Ou bien la passion et l’amour terrestres se mêlent-t-ils avec elle ? Quelle importance donnons-nous à notre relation avec Dieu, comparée avec les autres ?Il faut d’abord expliquer l’importance de notre relation avec Dieu. Il existe des millions de gens dans toutes les régions de la terre auxquels tu ne t’intéresses pas assez pour établir avec eux une relation spéciale. Mais Dieu est le seul être avec lequel il faut absolument rester en relation.C’est pourquoi des privilèges uniques sont réservés à cette relation avec lui. Car ta relation avec Dieu est la seule qui ne change pas mais qui dure.Entre toi et un autre être humain que tu rencontres, il ne peut y avoir de relation qui vous lie de façon immuable sur cette terre ! Il est possible, et même probable, que tu te sépares de lui sur terre, à un moment donné, que tu suives dans la vie un chemin complètement différent du sien, et que tu réalises qu’il s’agit d’une relation passagère. De même pour les gens auxquels tu te mêles, il est probable que votre relation soit limitée à un seul domaine qu’elle ne dépasse pas, et qu’elle se termine à peine ébauchée.Mais avec Dieu, ta relation est totale et éternelle, elle n’est pas limitée à ta vie terrestre.Ta relation avec Dieu comprend aussi ton éternité dans l’autre vie.C’est une relation qui commence et qui dure jusqu’à l’éternité, car Dieu qui t’a créé et prend soin de toi a le droit de déterminer ton destin dans l’éternité et ta relation avec lui dans l’au-delà. Bien sûr que cela diffère beaucoup de ta relation avec les humains et les autres êtres. Même les hommes et les anges avec lesquels tu auras une relation dans l’éternité auront comme centre ta relation avec Dieu. C’est pourquoi examine-la, et reconnais la telle qu’elle est dans sa réalité pratique.Ici on vous pose quelques questions détaillées :1) As-tu connu Dieu ? Ou bien ne le connais-tu pas encore ? Si tu crois le connaître, quelle est la nature de cette connaissance ? Quelle est sa profondeur ? Qui est Dieu par rapport à toi ?2) Est ce que Dieu est une présence claire dans ta vie ? Quel est le genre de relation qui te lie à Dieu ?3) A-t-il la priorité absolue dans tes intérêts, tes occupations et ton amour ?4) Est ce que Dieu est non seulement le premier dans ta vie mais encore le tout ? Ou bien y a-t-il dans ta vie une autre chose qui a de l’importance, à côté de Dieu ? Qu’est-ce ? Essayes-tu de te débarrasser de tout ce qui fait concurrence à Dieu dans ton cœur pour qu’il soit lui, le seul, l’essentiel ?Il y a des degrés dans ta relation avec Dieu ; où en es-tu actuellement ?Permets-moi de reprendre chaque question à part, pour la discuter avec toi.1. Connais-tu Dieu ? Quelle est la profondeur de cette connaissance ?La question paraît étrange, car chaque personne croit qu’elle connaît Dieu. Peut-être veut-elle simplement dire que, selon elle, il existe un Dieu. Nous ne voulons pas du tout de cette connaissance superficielle, car Satan lui-même sait qu’il existe un Dieu. Jacques disait : « Tu crois que Dieu est Un ? Les démons le croient eux aussi et ils tremblent » (Jc 2,19). Jacques parle ici de la foi intellectuelle, morte, qui est sans fruits et sans vie en Dieu...Quelques existentialistes et matérialistes (tels les épicuriens) reconnaissent qu’il existe un Dieu au ciel, mais ils se moquent de cette connaissance en disant Que Dieu reste au ciel et qu’il nous laisse la terre pour que" nous nous réjouissions". C’est comme l’homme qui sait qu’il existe de l’électricité, sans savoir vraiment ce que c’est, ni comment elle fonctionne, sans l’utiliser dans sa vie. Mais nous, nous voulons arriver à une connaissance utile et profonde dans tous les domaines.Est-ce que tu connais Dieu par une connaissance intellectuelle ? Superficielle ? Le connais tu suffisamment ? Est-ce que ta connaissance de Dieu trouve sa source dans les livres, les prêches et les sermons ? Sans aucune expérience dans ta vie et dans ton cœur ? Est-ce que tu entends parler de Dieu de la même manière que tu entends parler de peuples qui vivent au loin, que tu n’as ni vus ni fréquentés ? ! Est ce que tu connais un Dieu qui se trouve seulement à l’église ? Si tu en sors, tu ne le connaîtras plus et tu ne le rencontreras pas.Est-ce qu’il est simplement le Dieu qui se trouve dans les instituts de théologie et dans les livres sur la foi ? ! La chose la plus discutable dans la connaissance intellectuelle, c’est qu’elle est sans relation avec la vie ! C’est pourquoi, elle ne peut jamais suffire... Elle montre Dieu de loin. Elle reste incomplète si tu ne t’approches pas de lui.Mais si tu le connais à travers le dialogue, la communion et la vie avec lui, alors tu peux vraiment le connaître comme le Dieu qui vit en toi et qui ne se trouve pas seulement dans les livres. Alors, tu ressens la présence de Dieu en toi et avec toi. Sinon, tu vis le drame qu’a vécu saint Augustin, enfermé dans sa philosophie avant de connaître Dieu d’une connaissance réelle. Il avait parlé de cette situation tragique dans ses Confessions, lorsqu’il avait dit au Seigneur : « Tu étais avec moi, mais moi je n’étais pas avec toi à cause de mes tendances si perverses. » Dieu était avec lui, mais il ne le sentait pas. 2. Est-ce que Dieu est une présence claire et effective dans ta vie ?Dieu est-il simplement une idée pour toi ? ! Ou bien a-t-il une existence réelle que tu ressens ? Est-il une présence effective dans ta vie ? Combien profondément ressens-tu la présence de Dieu, son influence sur toi ? Qui est Dieu par rapport à toi ? En effet, la question que Jésus avait posée à ses apôtres nous est toujours encore posée : « Qui croyez-vous que je suis ? » (cf. Mt 15,16).Qui est Dieu, selon votre conception ? Quel est le genre de relation qui te lie à Dieu ? Est-ce simplement une relation de demande de ta part et de don de la sienne ? Est-il un caissier qui te fournit de l’argent ? Est-il celui qui pourvoit à ta nourriture, l’assistant qui te donne du repos ?S’il n’accorde pas cette aide, je veux dire si tu ne le ressens pas comme le Sauveur qui résout tes problèmes, s’il ne parait pas les résoudre dans l’immédiat, n’y a -fil plus de relation entre toi et lui ? Pour toi, Dieu est-il seulement un moyen, ou bien est-il un but ? Est-il juste un moyen pour arriver à la réalisation de tes envies et de ta formation personnelle, simplement un moyen de « prendre" ? Existe-t-il un lien qui te lie à Dieu en dehors du fait de recevoir ?Est-ce que chaque fois que tu restes avec lui, que tu lui parles, c’est seulement pour lui demander quelque chose ? Ou bien, au contraire, veux-tu lui offrir ton cœur, ton temps, en lui disant : « Et ce que nous t’avons donne vient de ta main » (1 Ch 29,14).Si tu veux prendre de Dieu... Est-ce que ce que tu veux prendre et te réjouir avec lui dans son amour, ou bien prendre ses dons matériels et ses biens ? ... Vraiment, Dieu passe partout en bienfaiteur ... Mais : Aimes-tu Dieu ou bien ses bienfaits ? L’aimes-tu pour lui-même ou bien pour ses dons ? Est-ce que tu te réjouis en Dieu seulement lorsqu’il te donne quelque chose, mais pas lorsque tu ne vois pas ses dons ?Dans ce cas, tu es heureux à cause des dons mais pas à cause de Dieu qui donne ; le don est ton but et non pas Dieu ! Quand aimes-tu Dieu ? Lorsqu’il donne et aussi lorsqu’il ne donne pas ? Pardon pour cette expression... Je veux dire : lorsqu’il donne et lorsque tu ne penses pas ou ne sens pas qu’il donne. Dieu, par sa nature, donne toujours, que tu le sentes ou pas.Croyez-moi, mes frères, si nous réalisons combien Dieu donne avec persévérance, la vie toute entière ne suffira pas pour le remercier ! Nous connaissons seulement les dons apparents, qu’en est-il des dons cachés ? Dieu nous a commandé de donner dans le secret, il nous donne, lui aussi, dans le secret. Si nous cherchons ses dons cachés, nous les trouverons plus souvent que nous le croyons ou le supposons...Pour le moment, laissons de côté notre discussion au sujet du don car notre relation avec Dieu ne doit pas être basée sur le don.Quelle est donc ta relation avec Dieu en dehors du domaine de ton besoin de lui ? Est-ce que ta relation avec lui est une relation de peur ? Est ce que tu marches avec Dieu et essaies d’obéir à ses commandements par peur de lui ...as-tu peur de sa punition et de son jugement seulement... As-tu peur du jour où tu te tiendras devant lui et où il réglera ses comptes avec toi... As-tu peur de la surveillance de Dieu, lui qui scrute les pensées et les intentions, qui voit ce qui est au fond de ton âme, où rien ne lui est caché ?Seul, le pécheur craint la punition de Dieu. Es-tu encore dans cette période de la vie, où tu ne t’es pas encore repenti, ni réconcilié avec Dieu ?La Bible dit : « Le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu » (cf. Ps 111,10 etc.). Es-tu encore au début du chemin et n’es-tu pas encore arrivé à « l’amour qui jette dehors la crainte », comme le dit saint Jean ? (1 Jn 4,18).Est-ce que ta relation avec Dieu est celle qu’on a avec un jugé ? Est-il, par rapport à toi, simplement un Seigneur et toi un esclave ? Dieu est-il un gouverneur qui te domine et qui te donne des ordres et des interdictions appelés commandements ? Es-tu obligé de lui obéir car il est le Dieu fort, le tyran des mains duquel on ne peut s’échapper ?Soit tu es convaincu que ses commandements sont des signes d’amour, soit tu ne l’es pas ! Si tu ne l’es pas, alors tu vis encore sous l’esclavage. Tu n’es pas encore arrivé à la vie de grâce et de pureté dans laquelle tu aimes les commandements de Dieu, de sorte que tu ne les trouves plus lourds. Alors, tu peux dire avec David : « La loi du Seigneur est parfaite, elle rend la vie agréable ». « Que tes ordres sont doux à mon palais, plus que le miel à ma bouche ! » (Ps 118). « Je me réjouis de tes ordres » (Ps 118).De même, es-tu arrivé à la conviction que Dieu est un père pour toi, au moins chaque fois que tu pries et dis « notre Père » ?Quelle est ta relation avec Dieu ? Est-elle mise à l’épreuve ? Es-tu arrivé au niveau de la confiance avec lui, en son amour et en ses promesses ? Es-tu encore en train de l’examiner, de le tenter par une exigence ou un autre pour voir comment Il agira avec toi, sil t’accordera l’objet de tes requêtes ou pas ... Tout cela pour déterminer ta relation avec lui sur cette base ?Alors, ou bien tu l’aimes, ou tu te fâches avec lui, tu te  sépares de lui, de son Église et de son livre, la Bible ; et tu commences à douter de ce que tu connais de lui.Tu sais que Dieu est amour. As-tu confiance en cela et crois-tu que tout ce qu’il fait envers toi est plein d’amour, quelle qu’en soit l’apparence ? Quelle est ta relation avec cet amour ? Est-ce que l’amour te remplit, amour envers Dieu et envers les autres ? Alors, ressens-tu que Dieu agit en toi ?De même, Dieu étant la vérité, quelle est ta relation avec la vérité ? Si tu es loin de la vérité, tu es loin de Dieu. Je reviens encore une fois à ma question : Est-ce que ta relation avec Dieu comprend la fidélité, l’amour, et la vie en lui ? Peux-tu dire de Dieu, comme dans le Cantique des cantiques : « Je suis à mon chéri et mon chéri est a moi » (Ct 6,3). Je sais que tu crois en Dieu étant donné qu’il est le créateur, le Seigneur, le pasteur, l’ordonnateur, et tu le considères ainsi. Mais le considères-tu comme l’Ami de l’humanité et l’Ami de ton âme tout spécialement ?Est ce que ta relation avec Dieu est arrivée au niveau de l’amour ? Est-ce que ton amour pour Dieu lui donné la premiers placé dans ta vie, et a lui seul ? Lui dis-tu dans tes prières : Lorsque je t’ai connu, mon Dieu, et que j’ai goûté à ton amour, tous les autres sentiments ont diminué en moi ? Même tous les autres amours, je les ai trouvés légers et superficiels.Ton amour est le seul qui me remplit jusqu’au fond de moi-même ! Est-ce que ton amour pour Dieu te pousse à rester avec lui et à lui parler ? Tes prières sont-elles devenues pleines d’amour, enflammées par tes sentiments pour Dieu ? De même pour tous les autres moyens spirituels, se sont-ils remplis de la chaleur de cet amour divin ? Ils ne sont plus de simples pratiques ou des exercices spirituels mais sont devenus des expressions de ce qui se trouve dans ton cœur ; tes sentiments à l’égard de Dieu !Heureux es-tu si tu es ainsi, et si tu ne l’étais réveille-toi avant que ne t’avertisse la Parole de Dieu : pas, peuple ne s’approche de moi qu’en parole, ses lèvres seules me rendent gloire, mais son cœur est loin de moi" (Es 29 :13).Dans ta relation avec lui, Dieu ne veut que cet amour. Dieu ne demande que cela :, « Mon fils donne-moi ton cœur... » Lorsque Jésus-Christ a vu Pierre après la résurrection, il ne lui a pas dit : Pourquoi m’as-tu renié, ou : Comment as-tu faibli, ou : Quelle était ton intention avec ces jurements, ces imprécations et la phrase : « Je ne le connais pas » ? Il lui a posé une seule question : « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? » (Jn 21,15).Et lorsque Pierre répondit : « Seigneur, toi qui connais tout, tu sais bien que je t’aime », le Seigneur lui a dit : « Sois le berger de mes brebis. Pais mes brebis ! » Il ne veut que cet amour.Plusieurs exercices ou un seul ?À cette l’occasion, je me rappelle d’une question qui m’avait été posée par un correspondant : « Chaque fois que je lis la Bible, je découvre une vertu spéciale ; alors je m’efforce de l’acquérir. Puis, quand je lis de nouveau, je découvre une autre vertu, puis une troisième, et ainsi de suite. J’essaie de m’entraîner à pratiquer ces vertus, jusqu’à ce que je me trouve embarrassé par leur nombre. Conseillez-moi, par où pourrais-je commencer ? Que choisir ? Car à force de pratiquer ces nombreux exercices, j’en oublie certains, ou même la plupart ! »Si l’homme s’attache à aimer Dieu, il y trouvera tout. C’est le seul exercice universel qui te comblera si tu le perfectionnes. A condition que ton amour soit réel, profond et réfléchi, il te suffira. Tu n’auras pas à te soucier d’autres exercices spirituels. Un amour par lequel le cœur s’attache à Dieu et oublie toute chose à part lui-même, lui donnant la priorité sur tout désir ou envie.Tout homme peut dire « j’aime Dieu ». Mais alors on peut poser notre question précédente : c’est bien d’aimer Dieu, mais est-il le premier, l’unique, dans ton cœur ? Est-ce que l’amour de Dieu satisfait ce cœur ? Dans ce cas, il n’a besoin d’aucun amour supplémentaire ! Il est clair que si son amour est véritable, l’homme y trouvera un parfait bonheur.L’amour véritable pour Dieu libère la personne de tout besoin. Notre amour pour Dieu se situe, dans notre cœur, à une certaine profondeur ; s’il pénètre jusqu’au fond, tous les autres amours flotteront à la surface ; et l’amour de Dieu régnera sur l’ensemble. Tout amour qui ne découle pas de l’amour de Dieu disparaît ; et Dieu devient, lui, notre tout. Ainsi, grâce à l’amour pour Dieu, l’homme se libère. L’amour libère de tout désir et de toute envie qui irait à l’encontre de Dieu. Tout désir auquel l’homme s’attache l’attire et le lie. Au lieu que l’homme maîtrise ce désir, c’est le désir qui tient l’homme. Le désir règne sur l’homme qui perd ainsi une grande partie de sa liberté effective.Comment l’homme peut-il se défaire des attaches, des désirs et des envies ? Il se détache d’eux par un amour plus fort, plus profond régnant dans son cœur, qui peut remplacer toute autre passion puisque c’est lui le plus profond !Il n’y a pas d’amour plus fort que le véritable amour pour Dieu : c’est ce qui libère l’homme de tous ses désirs et lui permet de se détacher de tout pour s’attacher à l’Unique. Et il voit que tout ce qui est en dehors de Dieu n’est pas un plaisir authentique. Dieu devient, lui, l’unique objet du désir de l’âme. Il n’y en a pas d’autre. C’est pourquoi l’un des saints a dit cette parole sur le repentir : c’est « un amour qui en remplace un autre ». L’amour de Dieu a pris la place de l’amour du monde, du corps et des choses matérielles.Est-ce que l’amour pour Dieu dans ton cœur se trouve à ce niveau ? Est ce qu’il t’a libéré des envies ? Même dans l’éternité, le bonheur éternel, c’est Dieu ! Il n’y a de bonheur durable qu’en lui, et aucun autre bonheur ne saurait être le véritable... La félicité permanente et complète en Dieu, c’est ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu ; voilà ce qu’est le vrai royaume : vivre avec Dieu, en Dieu, pour l’éternité, sans limitation !L’amour de Dieu libère l’homme des envies et même de la peur. On veut dire par l’expression « des envies » qu’aucune envie ne peut gouverner ou asservir l’homme soumis à Dieu. C’est ce qu’a dit St. Paul : « Tout m’est permis, mais moi, je ne me laisserai pas asservir par quoi que ce soit » (1 Co 6,12).Jolie est la parabole de cet oiseau qui trouve un endroit plein de grains ; il en recueille un ou deux, puis s’envole, sans s’attacher à ce lieu ni chercher à amasser plus que nécessaire. Ainsi, celui qui aime Dieu ne craint rien, car la peur est liée aux désirs. L’homme est inquiet quand ‘il découvre en lui-même un désir qu’il craint ne pas pouvoir satisfaire. Il a peur, peur de ne pas arriver à le maîtriser. Ou bien, ce désir étant source de jouissance, il craint de le perdre.Mais celui que l’amour pour Dieu a libéré, de quoi a-t-il peur ? Que craint-il ? Rien. Il chante avec saint Augustin : « Je suis assis sur le sommet du monde, lorsque je sens en mon âme que je ne convoite rien et que je ne crains rien ». Alors son cœur se remplit de force et il dit avec saint Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ?... Mais en tout cela, nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés » (Ro 8,35-37).Les enfants de Dieu ont un cœur libre à l’intérieur d’eux-mêmes. C’est l’amour de Dieu qui les a mis au large. Il est entré dans leur cœur et leur a conféré la pureté et la libération. Il leur a donné la force et le courage, il a enlevé de leur cœur tous les liens des désirs. Ainsi, déliés, ils sont libérés et deviennent, tous, plus libre qu’un rayon du soleil ou qu’un souffle d’air...Si on te demande : qui est Dieu par rapport a toi ? Peut-être diras-tu : c’est mon amour. « Sa main gauche soutient ma tête, et son bras droit m’enlace la taille ! » (Ct 2, 6). C’est une communion par laquelle je ne pense même plus à posséder puisque c’est par elle que j’existe, que je vis et que j’ai le mouvement. Cet amour n’est pas une simple idée. II existe dans mon esprit, mon sang et ma raison ; il est pour moi le tout.Oui, c’est toi, Seigneur, qui agis en moi et non pas moi en toi ; tu es le souverain, tu agis avec moi, par moi, et en moi. Peut-être que je ne te comprends pas, mais je te saisis par mon cœur. Je te connais, mais mes paroles et ma langue ne peuvent pas le dire. Les paroles sont trop faibles pour l’exprimer.Toi, Dieu, tu n’es pas en dehors de moi mais tu es en moi.Lorsque je pense à toi, je n’élève pas seulement mon regard, car tu n’es pas en haut dans le ciel. Tu es en moi, et je ne te cherche pas au dehors !II a raison, celui qui a dit « Je ferme mes yeux pour te voir ». Car tu es au delà des sens, et je me libère d’eux graduellement pour te trouver. Si mon esprit utilise des sens, comme la vue, l’ouïe et le toucher... Cela pourrait me retarder. Ainsi j’espère, mon Dieu, tout oublier pour que tu restes, toi seul, à rassasier ma vie.Le problème de notre père Adam, ce fut tout ce qui était entre dans son cœur et son esprit, en plus de sa foi en Dieu ! Au début, Dieu était tout dans la vie d’Adam. Mais, à cause du péché, d’autres pensées ont pénétré dans son cœur. Satan lui a présenté la connaissance pour elle-même, de sorte qu’il l’aime à la place de Dieu. II lui a présenté l’envie de se déifier ; il l’a séduit par la tentation de vouloir devenir, lui et Ève, des Dieux comme Dieu (Gn 3, 5). Il lui a présenté un arbre et un fruit à manger... Il lui a montré le fruit qui était beau à regarder, bon à manger et splendide pour les yeux. Ainsi, il a fait pénétrer dans sa vie une chose nouvelle : la jouissance des sens et le désir du corps, le plaisir de manger pour lui-même.Bref, il lui a offert de nouvelles choses qui entrèrent dans son cœur et s’établirent en lui, à coté de Dieu et qui prirent une plus grande importance que Dieu. L’homme sacrifia Dieu pour elles...  ! Ainsi, Dieu ne fut plus le « tout » en Adam mais il trouva en lui un concurrent. Pour Adam, Dieu était devenu un être parmi les autres ! Dieu ne possédait plus tout l’amour du cœur d’Adam, car dans ce cœur avaient pénétré aussi l’amour de la connaissance, l’amour de la déification, la convoitise de la nourriture et la jouissance des sens. En résumé, « le moi » était entré en concurrence avec Dieu, au point de vue place et importance. Puis avec la succession des jours et des siècles, d’autres choses encore ont pénétré dans le cœur des hommes au détriment de Dieu. Et plus l’amour de ces choses augmente chez l’homme, plus son amour pour Dieu diminue. Où donc se trouve le remède à une telle situation ? Il est sans doute dans la décision d’abandonner toutes ces choses logées à l’intérieur de notre cœur.


 


Métropolite Georges Khodre,
archevêque de Byblos, Botris et Mont-Liban


 

Mgr Georges Khodre est une des figures marquantes du renouveau de l’Église d’Antioche au Liban et en Syrie depuis les années 1950. Il est né à Tripoli, la deuxième ville du Liban, le 6 juillet 1923. Après sa jeunesse à Tripoli, il entreprend des études de droit à l’université Saint-Joseph à Beyrouth. Le 16 mars 1942, il participe à la fondation, avec 15 autres étudiants des facultés de droit et de médicine, du Mouvement de la jeunesse orthodoxe (MJO). Le MJO devient le principal moteur de régénération du Patriarcat orthodoxe d’Antioche, participant à la renaissance du monachisme, à l’établis­sement de groupes bibliques, au témoignage chrétien auprès des travailleurs, à l’ouverture d’hôtelleries chrétiennes, à la vie paroissiale, au travail social, et aux publications… En 1944 Georges Khodre termine une licence en droit et s’oriente vers le sacerdoce. En août 1946, Georges Khodre, avec Albert Laham et Gaby Saade, deux autres leaders du MJO en visite en Angleterre, rencontre le père Lev Gillet et l’invite par la suite à se rendre au Liban ; le père Lev Gillet devient alors un important soutien pour la renaissance spirituelle antiochienne ; il visite le Liban presque chaque année entre 1948 et 1970 et il y publie plusieurs de ses livres.

Georges Khodre étudie à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris entre 1946 et 1952 et fut ordonné prêtre en 1954. Il sert comme prêtre paroissial à Tripoli pendant 15 ans et en 1970 il est ordonné évêque. Grâce à son charisme au service de l’Église, il devint un théologien, un pasteur et un père spirituel bien en vue au Moyen-Orient et même au-delà. Mgr Georges Khodre est très engagé dans les rencontres pan-orthodoxes, l’œcuménisme au Moyen-Orient et au niveau mondial et le dialogue interreligieux, surtout avec l’islam. Auteur prolifique, Mgr Georges a publié depuis bien des années une chronique hebdomadaire dans le journal libanais An-Nahar, et il est l’auteur de nombreux livres, publiés principalement au Liban par l’éditeur du MJO, An-Nour (« La Lumière »). Il a enseigné à l’université du Liban et à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Jean-Damascène de l’université de Balamand. Il a reçu un doctorat honoris causa du Séminaire de théologie orthodoxe Saint-Vladimir de New York et de la Faculté de théologie protestante de Paris. Deux de ses livres sont publiés en français : Et si je disais les chemins de l’enfance, un récit de ses souvenirs d’enfance (Cerf/Le Sel de la terre, 1997), et L’Appel de l’Esprit (Cerf/Le Sel de la terre, 2001), une collection d’essais sur divers sujets théologiques et spirituels, en particulier le thème « Église et société ».


 

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APPEL AUX CHRÉTIENS

par Mgr Georges Khodre


 

Vous êtes porteurs d’un grand apppel, vous êtes un ferment de salut. Vous l’êtes à cause de celui dont vous portez le nom et en qui vous avez été baptisés. Vous faites cependant l’erreur de penser que sans lui vous pouvez garder quelque signification. Vous faites également l’erreur de croire que les autres ne peuvent jamais progresser, comme si les noms avaient valeur en eux-mêmes, comme si le Christ ne pouvait pas, avec ou autrement que par l’eau, baptiser en Dieu celui auquel il désire accorder sa grâce. Certes, tout vient du Sauveur que vous adorez : toute vérité, toute pureté, toute grandeur, tout idéal. Il n’y a rien de bien dans ce monde qui ne soit de quelque façon suscité par le Christ. Mais le Seigneur agit où bon lui semble et vous n’êtes pas en mesure de limiter son action. Il a promis de vous combler de ses grâces, mais il n’a pas dit qu’il en faisait de vous les seuls dépositaires. Je vous en conjure ne soyez pas plus royalistes que votre Roi, lui qui peut « de pierres faire des fils d’Abraham » (Mt 3, 9).

Vous n’êtes pas le but de ce monde ! Le monde n’a pas été créé pour vous servir, c’est vous plutôt qui avez été appelés à être des serviteurs. Or, le serviteur écoute attentivement les volontés de son maître, il travaille à en réaliser les desseins. Toute notion de domination est étrangère à votre foi; elle y est remplacée par l’idée de service. Tout responsable parmi vous ne trouve la légitimité de son autorité que dans son abnégation même. Et cette autorité s’étiole dans la mesure où son détenteur se laisse imprégner d’un esprit de jouissance ; elle perd alors sa raison d’être, souvent bien avant qu’elle ne disparaisse dans la réalité. Ni le Seigneur en qui vous croyez, ni ceux dont vous êtes responsables ne peuvent admettre une autorité qui n’est pas fondée sur le service. D’ailleurs, la prééminence culturelle dont vous vous prévalez et par laquelle vous voulez justifier une forme de supériorité, est en train de devenir un mythe, si elle ne l’est pas déjà. Le savoir n’est plus l’apanage de vous seuls ; et la connaissance – dans ses dimensions d’ouverture sur le bien, le raffinement, le sens du goût et la délicatesse – se répand de plus en plus parmi les hommes. Si la civilisation est dans une large mesure liée aux femmes, qui forment la moitié de la population humaine et qui en sont les inspiratrices et les éducatrices, il est évident que les non-chrétiennes participent, au même titre que les chrétiennes, de tous les dons de la nature.

Rien d’ailleurs n’est plus cher au cœur du Christ que cette évolution. Car le Christ se veut pour tous ; il n’est en tout cas la propriété exclusive de personne. Il répond aux besoins de tous, comme, au cours de son ministère terrestre, il agissait indépendamment des croyances des uns et des autres. Tout progrès réalisé par des fidèles d’autres religions le réjouit au même titre que celui de ses propres disciples. Il est le Sauveur du monde, et non celui de ses seuls adeptes. Il donne le salut à tous par des voies diverses, parmi lesquelles la culture, la technique et les luttes sociales légitimes. Pourquoi ne nous réjouissons-nous donc pas avec lui de la réussite des autres ?

J’irai jusqu’à dire que le Seigneur est lié aux révolutions éthiques, artistiques et scientifiques qui se font jour dans le monde ; celles-ci manifestent d’une manière ou d’une autre sa présence dans l’univers. La pensée chrétienne contemporaine adopte cette position et commence à réaliser que la présence de Dieu ne peut être limitée à des attitudes d’humilité, de bonté ou de charité. Si, par la manifestation de sa présence, Dieu veut le bien de tous, il se doit d’en diversifier les moyens d’expression. La vie spirituelle, avec tout ce qu’elle peut comporter d’inspiration et de force de transformation personnelle, n’épuise pas l’énergie spirituelle dans le monde.

Certes, le monde se transforme par la sainteté. Quand le monde était encore petit, sans grande complexité et pas encore confronté à des problèmes d’ordre universel, celle-ci n’avait qu’un visage. Mais dans un monde ouvert et en voie d’unification, de plus en plus complexe avec la mondialisation et tous les problèmes qui en découlent, il ne fait pas de doute que la sainteté doit, elle aussi, prendre des formes nouvelles. Des formes qui ne soient pas étrangères à la recherche objective et technique de solutions aux difficultés des humains. La créativité par laquelle l’homme d’aujourd’hui parvient à s’élever et se surpasser, comporte une présence cachée du Christ au monde. Un jour viendra où cette présence deviendra manifeste, mais il est nécessaire qu’elle reste cachée pour un temps. Leur devoir d’amour à l’égard du monde impose aux disciples du Seigneur de participer à son développement et à sa transformation radicale. Leur amour ne peut plus se limiter au plan individuel ; il doit se manifester au niveau de l’action communautaire et du changement historique.

Cette transformation du monde, les chrétiens doivent la réaliser avec les autres, pour le bien de tous. Elle ne peut plus être l’affaire d’un groupe ou d’un pays, qu’elle qu’en soit la puissance. Non, il n’est plus possible que cette transformation soit le résultat d’une action à sens unique ; elle doit devenir celui d’un échange, d’une participation. Car toute aide d’un puissant à quelqu’un qui serait moins développé expose le plus fort au risque de soumettre le faible, de lui imposer ses exigences et donc d’aboutir à une politique de suprématie. Le croyant non seulement doit donner avec générosité, mais il doit savoir recevoir avec la même simplicité et la même humilité que celles qui sont censées accompagner son don.

Si telle est la vision chrétienne aujourd’hui, vous devez, vous qui êtes chrétiens, où que vous soyez, demeurer à la fois prêts à donner et à recevoir, c’est-à-dire à être en situation de participation. Prêts à donner, parce beaucoup vous a été donné par le Christ. Prêts à recevoir non en vue d’une quelconque jouissance, mais parce que c’est là aussi une grâce que Dieu vous accorde à travers les autres.

La contribution de notre pays [le Liban] sur le plan mondial pourrait être l’apport de cette idée de participation que les grandes puissances semblent n’avoir pas encore découverte. Il est d’ailleurs fréquent que l’éveil vienne des petits. Mais ce qui doit vous concerner plus directement, et qui est bien plus important, c’est de comprendre que la vie véritable de l’homme est dans l’oubli de soi, que c’est à travers cet oubli et dans la rencontre avec l’autre dans la vérité qu’un être humain finit par se retrouver. Jusqu’à présent, vous n’avez pas connu l’autre dans le Seigneur. Vous n’avez vu que sa laideur. Certes, de par ses faiblesses et ses contradictions, aucun homme n’est exempt de puérilité, d’artifice et d’égocentrisme. Mais la laideur de la créature ne peut effacer de son visage l’empreinte du Créateur. Toute personne humaine, du fait de sa vocation, des charismes dont Dieu l’a dotée et de ses aspirations vers des horizons infinis, participe au Christ. C’est uniquement dans cette optique que vous devez la regarder ; ce faisant, vous l’aiderez à faire vivre en elle la personne divine qu’elle est appelée à devenir. Plus important encore, vous devez réaliser que vous ne serez vous-même plus rien, que vous deviendrez même étrangers au Christ si vous refusez de regarder l’autre de cette manière.

Ainsi, à quoi bon chercher à affirmer une quelconque supériorité et à vouloir à tout prix qu’elle soit reconnue par les autres ? Le Christ ne se rend présent que dans l’amour ; si vous n’en êtes pas rempli, vous ne contribuez en rien à l’édification de votre pays et au bien de l’humanité. C’est dans l’amour que vous trouvez un sens à vous-même et à votre vie ; il doit donc être tout pour vous. Sans lui, vous frayez avec le néant et vous retournez à la barbarie primitive.

Vous êtes essentiellement un noyau appelé à mourir pour que d’autres vivent. Vous détenez le vrai secret de la vie, parce que quelqu’un vous a appris à accepter la mort. Toute votre réussite est dans cet effacement, dans cet élan perpétuel qui vous fait ouvrir les limites de l’Église aux horizons nouveaux de votre témoignage sacrificiel. C’est justement en ne l’affirmant jamais que confirmez votre identité. Toute votre spécificité consiste en ce que vous ne cherchez pas à la définir ou à l’imposer. Vous ne serez sauvés que dans la mesure où vous ne rechercherez pas votre propre sauvegarde. Il vous faut au contraire vous plonger dans la mêlée, au beau milieu des problèmes de ce monde. Vous ne chercherez pas à dominer, car « ceux qu’on regarde comme les chefs des nations leur commandent en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir » (Mt 20, 25). Vous, vous n’êtes pas de ce monde. Chaque fois que vous tirerez une quelconque fierté du fait d’être forts selon la logique de ce monde ou honorables selon le sens commun, vous cesserez d’avoir une présence spirituelle agissante. Car « ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est » (1 Co 1, 28).

Croyez-vous en tout cela ?

Lissan-ul-Hal, 14 janvier 1968. Traduction
dans Georges Khodre,
L’Appel de l’Esprit :
Église et société
, Cerf/Le Sel de la terre, 2001.


 

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MÉDITATIONS DE L’AUBE

par Mgr Georges Khodre


 

La liturgie, cœur de l’existence chrétienne

D’une manière ou d’une autre, nous sommes toujours ramenés au caractère central de la liturgie. En dépit de quelques dévotions paraliturgiques au cours des derniers siècles – qui portent la marque du sentimentalisme – et malgré beaucoup de textes prosaïques et plats, la liturgie byzantine demeure une œuvre qui dépasse toute imagination ; elle est la source par excellence de la restauration de l’être entamé par le péché et en proie à toutes les forces de désintégration qui l’envahissent de toutes parts.

L’homme contemporain est en quête d’unité, d’espér­ance et de beauté qui sont, à leur stade ultime de révélation, les lieux mêmes de la foi. La liturgie n’est autre que la foi éprouvée dans le mystère de l’habitation de Dieu en nous, et communiquée par tous et à tous selon la loi du rassemblement eucharistique, rassemblement qui incarne une vision du monde. La liturgie nous rend ensemble présents à la Présence par le dépassement du mot simplement dit ou même compris, comme par le dépassement de toutes les réalités esthétiques convoquées dans le temps et l’espace de cette action.

Ainsi, la Parole lue dans l’assemblée devient signe du salut apporté par le Christ, signe qui se déploie devant nous comme vérité actuelle et toujours nouvelle, signe qui ne prendra sa signification totale qu’à la fin des temps. Le mot est certes pédagogique, mais il est aussi vérité comme l’est tout signe authentique pour une humanité noyée dans la prostitution de la parole par la publicité et le discours politique. Quand, dans un texte, ce qui est dit n’est pas signifié, le .mot devient traumatisme jusqu’à la folie.

D’une manière positive, la parole liturgique m’unit aux fidèles de tous les temps dans la simplicité de la profession de foi. Dogmatique, le culte me libère de mes fluctuations sentimentales, tout en étant individuellement approprié. L’assemblée me reçoit et me projette vers l’éternel présent et durable, selon l’infinie richesse de la tradition, dans la communauté des gens simples ou cultivés, beaux ou laids, riches ou pauvres, tous dans la repentance pour se pardonner les uns aux autres leurs limites et préjugés, et se retrouver accueillis autour de la même Cène.

Si la parole est animée d’un souffle prophétique, elle chasse les vendeurs du Temple et soumet l’injuste à la discipline canonique. Il n’y a pas de communauté eucharistique dans l’oppression, et l’Église est juge en matière d’administration des sacrements. Si je ne suis pas rejeté par mon baiser perfide, je suis établi dans l’as­semblée des justes, inentamé par mon péché, agréé par les frères, rendu à la communion des saints ; l’éternité est désormais mon projet. Je ne suis plus livré à mes fantasmes, ni dévoré par la jalousie de mes honneurs et la vanité de mon intelligence ou de mes vertus, puisque la richesse des frères me fait découvrir ma pauvreté. Je peux ainsi triompher de la vanité du moi et de l’orgueil collectif, puisque c’est le Christ qui édifie son Corps.

Dans la liturgie, la beauté subit une véritable métamorphose et ne peut plus être considérée comme une réalité purement esthétique. Par le chant et surtout par l’icône, l’art devient participant du monde à venir, parce qu’il représente le Seigneur en gloire. L’homme n’est plus ici dans le désarroi de l’art moderne, devant l’impasse de la désintégration de l’humain, mais il retrouve son image propre et intérieurement cohérente, celle qui reflète la lumière du Ressuscité.

Je ne connais pas d’autre lieu de l’activité humaine où, comme dans la liturgie, l’éros est ainsi pris d’une manière créatrice et sans dérèglement. Le corps est là dans l’attente de sa résurrection ; c’est le mal qui l’avait séparé de l’âme. Ensemble ils sont lavés, oints, aspergés, éclairés, exorcisés en vue de leur santé commune. Le corps « eucharistié », parce que nourri du Corps et du Sang du Christ, ne connaît plus de limite. Grâce à ce don, le corps humain reçoit le gage de la vie éternelle : il est fondé comme médiateur entre Dieu et le cosmos dont il accomplit déjà la rédemption. Bien qu’ap­partenant par le péché au monde déchu, nous récapitulons tous les éléments du monde dans cette continuation de l’eucharistie qu’est le sacrifice vivant de nos corps par la chasteté et la restauration de notre être dans son intégrité.

La liturgie sans courage devient contre-témoignage

Une ecclésiologie inadéquate est source d’erreurs et de défaillances dans la praxis sociale. Inversement, une situation sociale opprimante rendra impossible l’engage­ment social dans sa plénitude. Peut-être l’intercession incessante, dans la liturgie, pour la paix du monde exprime-t-elle le rêve d’une action libératrice de l’Église régénérée par l’eucharistie, Église qui ne se veut pas seulement célébration, mais « autel du pauvre », selon le mot de saint Jean Chrysostome. Le problème, c’est que l’Église d’Orient s’est souvent vue confinée au sanctuaire par les pouvoirs établis. Si Dieu, à travers l’Église, semble faire peser pour longtemps le bâton des impies sur le sort des justes, ceux-ci tendront leurs mains à l’iniquité. Et la liturgie sans courage deviendra contre-témoignage ; l’Église, même la moins formelle, tendra à accorder une valeur quasi absolue aux rites et aux formes. Cependant, tel un filon d’or, l’esprit prophétique surgit ici et là, généralement à travers un moine ou un hiérarque, parfois un prêtre, pour s’exprim­er dans l’histoire. C’est dire que la prière de l’Église fut et peut être génératrice d’une action sociale féconde.

Le christianisme n’est pas une aventure historique

L’histoire, si elle n’est pas dans son écriture une hagiographie, n’a d’intérêt pour les orthodoxes que comme le lieu de l’Esprit Saint. On peut certes juger un nombre considérable de chrétiens et de communautés chrétiennes sur leur échec à changer le monde, mais un tel jugement implique que le christianisme est rivé à l’histoire. Or, le christianisme n’est pas une aventure historique : il est ramassé entièrement dans la présence du Christ et dans notre vie avec lui, cachée dans le Père.

Celui qui se voit demeurer dans la lumière divine, celui dont la lumière est l’identité, est capable d’une plus grande patience et d’une résistance plus ferme – car fondées plus profondément – que celui qui veut conquérir l’histoire par la force et les armes. Ce dernier donne de l’importance au nombre, aux moyens d’existence et à la politique qui assurent la force. Nous sommes là en présence de deux visions du monde qui ne peuvent s’accorder et ne s’accorderont jamais.

Le vrai problème n’est pas de savoir si nous allons survivre ou non, mais plutôt si nous aurons pu atteindre une qualité d’hommes ayant expérimenté dans leur corps et leur âme l’énergie divine ; car avoir fait cette expérience, c’est avoir repris confiance dans l’existence et la sainteté de l’humanité appelée à devenir tout entière le champ de l’action divine et le lieu de rencontres – promises – avec la lumière.

Celui qui se revêt d’un habit blanc de lumière n’a pas de problème avec l’existence. Il n’est pas distrait par les temps mauvais et rien ne l’angoisse. Pour lui, rien n’existe hors de cette lumière dont il est revêtu. En dehors d’elle, tout est décrépitude – temps, pensées, actions –, un enfer qui ne peut vaincre l’héritage qui nous a été transmis une fois pour toutes par les saints. Cet héritage, source de force et de confiance, de renouveau et de paix, est celui de la résurrection et de la Pâque du Seigneur.

Extraits de : Georges Khodre, L’Appel de l’Esprit :
Église et société
, Cerf/Le Sel de la terre, 2001.


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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